Maintenant, ouvrir les fenêtres, tout ouvrir en très grand, sans crainte que ça s’envole, tu aimerais que ça s’envole, que ça vole, que ça s’enfuie, que ça se jette tout seul, qu’on fasse le tri pour toi, que le hasard s’en mêle et que tu n’y puisses rien. Tu ne veux rien leur laisser, mais tu ne peux rien garder, enfin pas rien garder, tout te semble important puis tu hésites un peu, pas de place sur le bateau, tu t’énerves sur tout ce que tu as déjà gardé de tes autres vies d’avant, et puis ça te submerge, trop de choses, des bidules, des machins, des objets à toucher, du tangible qui encombre tes mains, tes yeux, ta tête. Beaucoup trop. Tout te semble dérisoire et tu veux tout jeter. Et quelqu’un passe la tête et tu te calmes un peu. Tu voudrais tout garder, ou au moins le plus possible. Toi qui pestes d’habitude toujours contre les normes, cette fois tu t’énerves contre les formats des livres, des carnets, des cahiers, des pochettes en carton, les formats des papiers pour les tirages photos et les formats des cadres, les formats des cartons jamais de la bonne taille et contre la poussière qui fait tout terne et gris, qui te fait éternuer, qui te fais les mains sales quand il faudrait ouvrir les cartons, les carnets pour voir ce qu’ils contiennent. Les cartons du dessous qui ont gardé la marque du carton du dessus en couleurs encore vives, tout ce qui était visible, exposé au soleil, au moins à la lumière a vieilli, est passé, la lumière est passée de l’autre côté du papier en emmenant les couleurs, leur brillant, leur vivant. Tranches de livres jaunies, et tirages jaunis, tirages de tes débuts quand tout devait aller vite et que tu rinçais peu et clairement pas assez dans le vieux labo photo avec la lumière rouge qui sentait la chimie et surtout le vinaigre et puis le renfermé, et aussi la sueur lors des séances d’été. Aujourd’hui tu t’agaces avec toute cette paperasse, avec toute cette poussière, toutes ces traces du temps et du passé, ces couleurs loin derrière, ternes, délavées, pâlies, fades, et défraîchies. Tout ce qui reste pimpant c’est le rectangle de mur, quelques morceaux de bois, frais comme des planches toutes neuves, à l’endroit où avant l’image était pendue, la lumière est passée de l’autre côté du papier, a quitté la photo, s’est posée sur le mur, sur les planches, sur le bois. La lumière a juste changé de côté, a traversé le papier sans que tu t’en aperçoives. Tu es restée longtemps, bien trop longtemps ici, où tu voulais rester jusqu’au bout de ta vie
Codicille :
Encore une histoire de Mow, ses îles, ses voyages, ses photos, ses souvenirs et tous ses textes qui peinent à trouver forme livresque
Oh, que oui : « tu aimerais que ça s’envole, que ça vole, que ça s’enfuie, que ça se jette tout seul, qu’on fasse le tri pour toi, que le hasard s’en mêle et que tu n’y puisses rien ».
Merci Juliette.
Oui, le rêve de ne pas avoir à le faire, ce tri…
Merci de ne pas me laisser seule avec mes envies de mettre la tête dans le sable, Ugo 😉
Cette question du tri, j’avais bien envie d’y aller. L’actualité des maisons à vider, à vider tôt ou tard, des maisons des morts présents et à venir qui finissent par former une rue, un quartier, avec la mienne dedans, même si le numéro n’a pas encore été clairement attribué… Bref, j’ai manqué de courage pour aborder cette question du tri, alors pour le faire… Je n’avais pas pensé à la technique d’ouvrir la fenêtre au vent. Récemment pourtant, dans mon mauvais quartier, un gars s’est pris un coup de folie : hésitant à se défenestrer lui-même, il a jeté tout le contenu de son appartement sur le trottoir (frigo compris), une fois qu’un petit groupe de passants le nez en l’air s’est attroupé là, bientôt renforcé par les pompiers à grande échelle. Contournant le tas pour rentrer chez moi, quelques heures après le chaud du moment, j’ai simplement pensé aux encombrants…
Mais j’emporte « tout ce qui était visible, exposé au soleil, au moins à la lumière a vieilli, est passé ». Un jour j’aurai le courage.
Merci Juliette
Se cacher derrière la personnage ? Pour moi ça a plutôt bien marché, et tant que c’est pas en vrai, ça permet de finir raisonnablement sans faire un grand feu au milieu du jardin…
oui on s’y trouve ou s’y perd on s’y retrouve… merci Juliette
Oui, mais ça c’est pour le texte, en vrai, moi dans le tri, je me perds et je ne me retrouve que très très rarement 😉
Merci de ta lecture
Sans craindre que ça s’envole, puis la lumière est passée de l’autre côté. Toute une vie semble tassé dans cette pièce. Le tri n’est pas facile. Merci Juliette pour ce texte.
Oui, je vois cette pièce comme une sorte de bureau, de « chambre à soi » pour la personnage, donc avec toute sa vie.
Merci pour ta lecture
« Tu es restée longtemps, bien trop longtemps ici, où tu voulais rester jusqu’au bout de ta vie »
ouiiii
Toujours compliqué ces décisions qui changent tout je trouve. Regrets, pas regrets, pas simple à l’avance !
Merci pour ta lecture !
Très beau texte . Merci.
Merci pour ta lecture, merci pour le très beau !
c’est étrange comme ça a toujours à voir avec la vie et la lumière ces choses-là qui disparaissent d’avoir trop laissé passer de temps sans doute ou d’air seulement – quelque chose de cet ici, notre façon d’être il me semble – en effet très beau
Merci Piero,
Et oui, étrange ce lien poussière, lumière, comme si on avait pas le choix, que ce soit toujours l’une ou l’autre, qu’elles prennent la place l’une de l’autre et jamais les deux en même temps. Sauf quand les flocons de poussière se promènent sur un rayon de lumière. Et en plus, ça rime, poussière et lumière
J’aime bien quand tout s’envole et que tout s’enfuie. J’aime aussi quand la lumière traverse le papier et change de côté. Oui, un beau texte.
Merci Jean-Luc. J’ai eu du mal à démarrer avec cette histoire de poussière, mais finalement c’était une très riche proposition, la richesse de la poussière 😉
La lumière a juste changé de côté, a traversé le papier sans que tu t’en aperçoives. Tu es restée longtemps, bien trop longtemps ici, où tu voulais rester jusqu’au bout de ta vie.
Lumière traversante, un changement de côté comme un pas, ne pas voir le temps ni le bout de ta vie
Beaucoup aime ton texte.
Merci
ML
Merci de ta lecture, touchée par tes remarques, ce que tu as choisi dans le texte. Si riche cette proposition poussiéreuse !
J’espère bien la lire un jour in extenso, l’histoire de Mow. En attendant, moi aussi j’aime beaucoup ce texte et la fenêtre ouverte en grand pour que l’air fasse le tri à ta place.
Merci, Laure, de ta lecture et de tes encouragements : j’espère bien l’écrire un jour in extenso, l’histoire de Mow 😉