le passé ne sera pas différencié du présent
J.-B. Pontalis
Quand on n’a pas où aller ni pourquoi, il y a un endroit avec des livres. Avec des spots et des livres. Quand on a du temps à attendre, traîner : une enseigne. Quand il y a du battement — quand on n’a pas où entrer, où se mettre à l’abri quand il y a du vent. Quand on est dehors aux heures d’ouverture — quand on a de la chance : on n’est pas lundi, quand il n’est pas midi — quand on vit, on a grandi en France, province française. Quand la ville est moyenne. Quand on reçoit de l’argent de poche. Il y aura eu une librairie. Quand on n’aime plus les bonbons. Quand on se moque des pains — et de l’enfance — au chocolat. Il y a les magazines — au fond les rayonnages des livres. Il se trouve qu’il y a une librairie. Il y en aura bien une. Le diable s’il n’y en a pas une. On peut se retrouver. Se cultiver. Distraire. On peut se nourrir dans une librairie. Maison de la presse. Se réchauffer. Devanture, produits d’appel — appel des livres ou de la forêt. On a vu des livres on est entré·e.
LE TEMPS PERDU AUTANT
QUE CELA SOIT AVEC UN LIVRE
Quand on ne sait pas où se mettre, ou poser, comment… il y a toujours un livre, ou deux, et plus à ouvrir, sur lesquels se caler — quand il y a des murs de livres, cloisons des livres auxquelles s’accoter, la prise en sandwiches entre eux des livres — pause déjeuner — au point qu’il n’y a plus de place. Quand il n’y a pas de table libre, qu’on n’a pas trop le temps, ni de conversation ni d’endroit… il y a toujours un coin où se rencogner, un coin lecture, c’est entre les deux yeux — point de convergence — qu’il demeure un angle, rapproché : les œillères d’un livre… ou un autre — encore un — dans lequel jeter un œil, mettre le nez — si ce n’est se plonger, diverger : papillonner, parcourir, balayer. Il y a l’objet, il y a la main sur l’objet. Et il y a ces choses que sont des livres — ces choses qui dans leur ensemble attendent des yeux à retenir, à faire courir, laisser filer, ricocher de surface en surface, de volume en volume et, retournées, de couverture en couverture — de première en quatrième. Imbrication, alvéoles des livres : ruche — silos à silence. Les titres des livres. La compétition des titres, leur immense concours. Quand on n’est au milieu, parmi eux qu’en couverture, en trompe-l’œil, sans titre — quand si cela se trouve on n’y est pas à sa place quand chaque livre est à la sienne, assignée. Quand on ne préférerait que vous fassiez comme si l’on était là… Quand rien ne vous requiert là où, débarqué sans demande, l’offre vous précède, elle, vous attend, ou comme un héritage vous tombe dessus… et l’on a un retard énorme et ce retard aussi vous attend et vous prenez du retard chaque jour plus, et plus l’on lit — plus l’on acquiert —, plus l’on en prend… Vous sortez de votre livre et le monde a changé…
VOTRE LECTURE :
SUR PLACE OU À EMPORTER ?
CALEZ-VOUS AVEC UN LIVRE
~LE CONSEIL DES LIBRAIRES~
Quand les grandes avenues drainent la population, quand la consommation règne, il y a les Champs. Il y a le temple des poches : abordables, faciles, feuilletables, feuilletonnables, plaisants, séduisants. Quand il y a les longs soirs où quoi faire de soi, où se traîner : Ouvert jusqu’à minuit. Feux des rampes. Gilets rouges sans manche. Grand escalier, colonnes — marbre veiné. Salle des coffres, leurres des livres — dessous vibre sans fin le transport en commun. Quand on se prend la ville, quand c’est la ville des villes…
ENFIN UN ENDROIT OÙ
LES LIVRES SONT AUSSI PERDUS
QUE VOUS
Quand il y a la ville — quand il y a désespérément la ville, de la ville à n’en jamais finir, à ne pas savoir par où commencer, la prendre… il y a une librairie quelque part. En chemin. Un commerce de livres, ou avec. Il y a toujours un livre à qui parler, ou avec, avec lequel, ou à travers. Un livre est une personne — est une personne comme une autre. Un livre comme personne. Comme couverture. Il n’y a personne comme un livre à qui parler. Parler comme dans un livre — crier dans un livre. Quand il y a la ville et personne d’autre, à aborder, quand il y a la traversée du désert de la ville. Quand il n’y a pas d’endroit en ville, il y a l’envers des villes, on parie qu’il. Il y a l’intimité des villes. Retournée. Il y a des endroits auxquels des livres tournent leurs dos, et c’est à vous, c’est rien que pour vous, si vous le désirez, que recherchez-vous — ce sont les mêmes où des livres vous font face, font de l’œil, et c’est entre un livre et vous, et c’est entre vous et vous de répondre ou choisir, de prendre ou non, en charge ou non, sortir ou non : pas tout de suite — avec ou non. Une rencontre ou bien non. Sinon rien.
DISPARAISSEZ
— AVEC UN LIVRE
SOYEZ REMERCIÉ·E
Quand il n’y a personne — quand on n’a personne à voir. À visiter. À rejoindre, à regarder… quand on est dans le désert, quand on y est entré·e, dans ses formes et ses manières, qu’on en est imprégné·e. Quand on ne cherche personne… heureusement qu’il y a dans la ville des espaces sans tiers, heureusement qu’elle en est tissée. Heureusement qu’en self-service, l’aide-toi-toi-même de la ville ne rencontre presque plus aucun obstacle, aucune gêne. Quand il y a où entrer sans entrer chez personne heureusement, sans être accueilli·e, ni bienvenu·e, où l’on entre en passant seulement, quand on est traversant, sans quitter un état transitoire — ni ses limbes — entre deux vols — ici entre deux livres —, sans déranger rien, nul agencement. Quand on n’échange plus une parole, plus de mots qu’avec des livres — quand un livre sitôt terminé on court s’en choper, administrer un autre. Quand le bonheur est de s’effacer dans les, dévorer des livres, les consommer, s’y dissoudre — s’y résoudre… il y a la grande distribution du livre : il y a le commerce à la muette avec les livres. Il y a toujours et encore où passer inaperçu·e, faire partie du flux, s’y insérer — où s’oublier : quand entrer là ce n’est pas vraiment entrer, pas vraiment quelque part, où le regard commerçant — et toute sollicitude — joue l’absent — dans un temps où la vidéosurveillance ne se fait pas encore sensible… heureusement l’on a toute liberté, l’on est tout·e aise de se sentir dehors même dedans. Le regard en ligne de fuite.
COURAGE
LISONS
Quand on est perdu·e, il y a le livre. Quand on est sans mobile ni motif, dénué·e de cause… il y a l’absence de raison d’un livre. L’acte gratuit de l’achat d’un livre. C’est l’occasion d’un livre. Il y a toujours, il y a ici et là un livre à saisir, à emporter, embarquer avec soi — dans la vie. Quand il n’y a rien à faire, il y a toujours lire, un livre à adopter — ou recueillir — comme on adopte un point de vue, une attitude. Il y a l’aubaine d’un livre. Même jeté comme soi dans la rue. Quand on va sans but — quand la ville a perdu toute perspective… il y a la vue, la perspective d’un livre, de l’ouvrir : ouvrir sa gueule et s’y jeter. Quand on a perdu confiance, on peut quand même la placer dans un livre.
SAISISSEZ L’OCCASION
SAUVEZ UN LIVRE
Quand il n’y a pas, ou plus — quand il n’y a jamais eu encore : d’amour… il y a le livre. Quand on ne l’a pas rencontré — quand on en est né. Il y a la rencontre d’un livre. Pas d’entrée en librairie sans un désir de rencontre. D’un livre de rencontre. Sans le désir de l’occasion — même neuf : de la vie neuve. Site de rencontre en rayonnages. En étals, en piles, en stock, en magasin… S’en remettre au hasard des livres — des flux, du marché. Quand on ne sait pas ce que c’est — quand on ne sait pas comment faire, comment s’y prendre, où, vers qui se tourner, on baisse les yeux, on prend, on ouvre un livre. Quand on ne prend pas de risque. Quand il n’y a plus d’aventure, il y a encore celle d’un livre.
COUP DE CŒUR !
ON L’A LU DE BOUT EN BOUT !
SANS LE SUIVRE…
UN LIVRE QU’EST-CE-QUE C’EST ?
Quand il n’y a nulle part où se rendre, plus où cheminer — quand on ne distingue plus de chemin… il y a encore des endroits avec des arbres. Il y a les arbres. Il y a toujours à quoi se pendre, monter. Sur quoi se percher. À embrasser. Où baigner : ombre. Ombres, petit des arbres.
la traversée du bois nous avait coûté la parole
I. Calvino
Cette déambulation dans la ville. Ces livres partout dans la ville. Ce lecteur fébrile. Du rythme, Du corps. Ça me fait penser à Jeanne Moreau dans la nuit Ascenseur pour l’échafaud. Merci pour ce périple.
merci Louise, tu as raison il doit y avoir de la cavale, et certainement de l’impasse, dans tout ça
Très beau texte. Une déambulation rythmée de petits mots des libraires dont un qui m’a fait sourire ‘disparaissez avec un livre’.
Très belle relation au livre.
Merci
merci Ema — relation oui… peut-être n’avais-je pas saisi jusqu’alors, en effet, qu’il n’y avait que le livre pour me faire persévérer (pour rien j’ai pensé) dans la ville : son insistance (ses appels
« on peut se nourrir dans une librairie », ça parle dès le début
et puis on tombe sur : « vous sortez de votre livre et le monde a changé »
et puis « il y a toujours un livre à qui parler »
cette nécessité évoquée là de la librairie comme lieu multiple et surtout comme lieu de solitude
ce texte presque murmuré dans un rythme un peu lancinant, tirets, répétitions du « quand » qui énoncent autant de circonstances que nous reconnaissons bien
et puis on trouve « le livre à adopter », on n’est plus seul, c’est vrai
enfin bref ! une sacrée belle promenade…
merci Christophe
merci de ta lecture Françoise !
» » » » En chemin,
Dans la ville,
Quand il n’y a personne,
Quand il y a nulle part où aller,
toujours un livre à qui parler. » » » »
Ces mots là et tous tes autres,
nichés au creux des branches,
» » A l’envers des villes » »
couvent sans faire bruit.
« Qu’est-ce qu’un feu couvant ? Un feu couvant est un processus de combustion lente, sans flamme ni émission de lumière. »
« Les risques de cette combustion « invisible » proviennent du fait qu’elle peut être déclenchée par des sources de chaleur trop faibles pour allumer des flammes. »
« C’est quoi un feu qui couve ? »
« Un feu s’étendant peu et brûlant sans flamme. » (source Google)
lire, c’est couver le feu je crois
lire à feu couvant
je crois toute lecture passionnée
j’imagine un livre brûlant ainsi d’être lu
merci Yael de ta lecture
suberbe « il y a l’objet, il y a la main sur l’objet ; et il y a ces choses que sont des livres (…) un livre est une personne. «