#livre #03 | Charivari

Exposition Grisailles – Miquel Barceló, Galerie Thaddeus Ropac

Aller au hasard traverser le fleuve sur la passerelle tout en discutant ou seul en observant la ville et ses bruits de sauvages, le ciel des damnés, les eaux roulant sous les ponts et peut-être s’égarer par les quais dans les quelques rues parallèles au gré du vent. Dans une rue nouvelle, l’insolite saisit. Des livres et des livres, un amoncellement échafaudé là jusqu’à près de deux mètres de hauteur sur deux colonnes de part et d’autre – des petits des vieux des grands des abîmés des colorés des gros volumes des immenses des anciens des reliés dorés des modernes des pages blanches des pages jaunies – pêle-mêle chapeautés par trois rangées dont la couche inférieure regorge de manuscrits entassés sur le plat et orientés de manière à laisser entrevoir la tranche claire des gouttières formant l’arche étroite de l’antre-librairie. Sa bouche avale le monde. La margoulette semble résister à l’effondrement par on-ne-sait quel équilibre dynamique. On se risque à y entrer.

Dedans. S’étend en un véritable dédale parqueté de rayonnages en bois. Une pièce large voûtée, deux alcôves, une allée principale. L’espace mêle recoins mezzanines voûtes de pierre invitant à la flânerie et à la découverte. Enduite d’une lumière doucereuse. Chaleureuse. Généreuse. Mais par ailleurs solennelle. L’architecture. L’arche. Pont sous la voûte entre deux piles. Egalement une référence au religieux. Deux longues tables de chaque côté au milieu de chacune des cavités. Les murs tapissés de bibliothèques arquées bien garnies. Les tables aussi. On y décèle de belles langues de magnifiques signatures littéraires des recherches en sciences humaines de très beaux recueils de poésie des images photographiques saisissantes et les bandes dessinées préférées des aficionados. Cette librairie défend les maisons d’édition indépendantes et les auteurs méconnus. De vraies perles. Les libraires prêts à vous entraîner vers des cieux inconnus et surprenants.
Au fond, un boyau aux volumes amène à l’arrière gorge pavée de tissus orientaux et ouvrant le regard sur une majestueuse collection de livres anciens et philosophie attenante sur les murs droits.
On y expose aussi des lithographies, sérigraphies, risographies et dessins originaux.

N’est-il pas paradoxal, qu’un ouvrage de 1997 d’un dit Veenstra consacré à la Magie et la divination aux cours de Bourgogne et de France révélant des tensions entre les croyances chrétiennes et le paganisme latent dans la société du Xvè siècle traîne une grande lutte culturelle cristallisée dans la seule appellation que porte cette librairie ?

N’est-il pas étrange, quand on y pense, qu’une édition originale de 1953 de 120 exemplaires numérotés sur vélin d’Arches comportant un dessin de papillon de Jean Dubuffet en couverture auquel six autres dessins de papillons ont été rajoutés et rehaussés à l’aquarelle de sa main, évoquait déjà l’esprit de curiosité et la créativité de cette librairie qui sera fondée cinquante ans plus tard par un dénommé Francis ?

N’est-il pas curieux que la nouvelle d’un certain Alan traduite par Baudelaire en 1857 au sujet d’un nain enlevé de son pays natal pour devenir le bouffon d’un roi facétieux mais cruel se trouve incluse dans un recueil des Nouvelles histoires extraordinaires et porte encore écho rue nouvelle ? Après moult humiliation du roi, le nain lui aurait suggéré à lui et ses conseillers de se déguiser en orangs-outans enchaînés ensemble. Et lors d’une fête, le nain aurait mis le feu aux costumes très inflammables. Tous auraient péris brûlés vifs.

N’est-il pas plus inconcevable enfin qu’en l’an 1393 un bal masqué organisé pour le remariage d’une demoiselle d’honneur de la cour et passé à la postérité en raison de l’incendie dramatique auquel le roi de France Charles VI échappa grâce aux jupes de sa tante âgée alors de quatorze ans – frivolités, danseurs déguisés en créatures mythologiques, désordres, jeux d’instruments bruyants et dissonants déployés à l’excès – on parla de rituel satanique car il s’agissait d’un remariage – des chroniques du Xvè siècle dénonçant « une danse pour chasser le diable » – que cette décadence de la jeunesse charriée conflue vers l’antre quelque sept cent ans plus tard ?

« Ainsi se dérompit cette fête et assemblée de noces en tristesse et ennui,
quoique l’époux et l’épouse ne le pussent amender.
Car on doit supposer et croire que ce ne fut point leur coulpe,
mais celle du duc d’Orléans,

qui nul mal n’y pensoit quand il avala1 la torche.
Jeunesse lui fit faire »

Chroniques de Froissart, 1470

  1. En ancien français, le terme avaler a également le sens d’abaisser, faire descendre ↩︎

A propos de Ema Dubotz

Salut ! J'ai deux passions: danser et écrire. Je chorégraphie et danse, je suis praticienne d'une méthode somatique et j'écris. Je chante aussi dans une chorale. J'adore aller voir des expos de peinture. Je suis d'une nature curieuse. Poésies publiées dans des revues électroniques et papiers dont BoXon32, Festival Permanent des mots, Revue REVU - La beauté du geste, revue Milagro, éditions de l'Aigrette... Nouvelles non publiées jusqu'à maintenant. Désireuse de vous découvrir en vous lisant !

2 commentaires à propos de “#livre #03 | Charivari”

  1. Je me suis d’abord demandé : écriture gargouille ? écriture concrétion ? et puis la référence au Bal des ardents m’a tiré du côté du feu. Ecriture de coulure de bougie ? Ou carrément, écriture d’après une certaine fusion ?… Dans tous les cas, belle invention !

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