Il aurait fallu remonter à la source pour retrouver si ce n’est l’original du moins la copie d’un planisphère réalisée à l’encre de Chine par mon frère quand il était enfant et que mes parents avaient encadré et accroché au mur sous la pendule du couloir d’entrée. Ce fut pour moi qui était plus jeune que mon frère la première représentation du monde que j’ai eue sous les yeux. Par la suite les atlas m’ont toujours ennuyée sauf les cartes dessinées pendant les cours de géographie. Il aurait donc fallu remonter à la source mais je n’en ai ni le goût ni l’envie ni surtout le temps. Et le globe terrestre lumineux que nous nous amusions à faire tourner sur son axe a disparu.
A la place je reviens d’un long voyage. A vrai dire je n’ai guère bougé d’endroit. J’ai surtout lu en observant les lieux traversés dans les livres. Au fur et à mesure j’ai noté ces lieux dans un carnet les sortant de leur contexte et les vidant de leurs personnages. Il reste une trame que je retranscris ici le plus fidèlement possible. J’ai d’abord pensé reprendre toutes mes lectures depuis une année. Et puis je me suis dit que les derniers livres lus feraient l’affaire, établissant ainsi une géographie singulière hasardeuse et parfaitement aléatoire.
Ça commencerait par la Corse puis l’île Maurice dans une triangulation Paris-Bordeaux-Alger jusqu’aux Baléares. Je me demande s’il ne faudrait pas plus de précision dans le relevé des lieux traversés et relever aussi la toponymie des rues le cas échéant. Les premières évocations de lieux mentionnent la cité du Harar en Abyssinie et les Caraïbes, puis les palais de Mycènes. Nice et Monaco sont citées avant Dubrovnik, Milan, Sienne, Florence, Delphes dans des tours opérateurs grotesques et monstrueux et frénétiques. Il est question d’Alger, Abu Dhabi et du Sri Lanka. De Dubaï et de Liège. De nouveau Alger et la ville de Grenoble fait son apparition, et Saint-Martin d’Hères. J’ai alors l’impression que le fil se resserre avec cette petite incursion sur mon territoire isérois. A vol d’oiseaux, Saint-Martin d’Hères et Grenoble sont à côté de chez moi. Et je tombe sur des vols d’étourneaux qui m’emmènent soit à l’île Maurice, soit au Japon. Il suffirait de se laisser porter sur le dos d’oiseaux migrateurs. D’une ville du sud de la France qui n’est pas nommée mais que l’on suppose être sur la Côte d’Azur pas loin de Grasse, je transite par Madagascar, les Comores, l’île de Mohéti, les Philippines, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge, la Malaisie, bref, l’Asie, me disant que si j’avais une carte sous la main je pourrais mieux les situer. Je reviens à Dubaï avec le sentiment d’avoir bouclé une boucle. J’enchaîne dans une course effrénée avec le désert de Mohave, la Sierra de la Neblina au Venezuela, je franchis l’Himalaya, arrive au Brésil. Je continue de noter scrupuleusement le survol de ces destinations possibles, le Sahara, Colombo, le Sri Lanka anciennement Ceylan, la Somalie, la Chine, la Nouvelle-Calédonie, l’île Maré et les Pyrénées dans un grand écart fabuleux, Juan-les-Pins, je me laisse guider, reviens à Grenoble dans une deuxième boucle bouclée, m’envole à Toulouse, Paris, les Etats-Unis, Andorre, la Calabre, la baie du Mont Saint-Michel, la forêt du Grand-Duc qui me semble infiniment petite par rapport à l’Australie qui suit, le Maroc et l’Inde. D’un pas de géant, je me retrouve en Afrique, à Zanzibar précisément, puis en Camargue, sur la Via Rhôna pour ainsi dire côté, au Paraguay avant de revenir en Espagne à l’Alhambra, au Portugal et dans l’océan indien. J’en ai sûrement oublié et je vois devant moi tout un réseau de mots dont il suffit de tirer le fil pour avancer.
Finalement le monde entier se dessine dans les livres.