#livre #05 I Que sont mes amis devenus

Elle a dit : Anton est parti. Il y a eu un silence, elle pleurait.  J’avais traversé la terrasse, couru dans le pré en contrebas pour trouver l’endroit près de la cabane des enfants où le portable pouvait capter.  Elle a répété  : Anton est parti. J’ai sûrement lâché un : Oh non… tandis qu’elle sanglotait au bout du fil. Prière vaine ou protestation maladroite face à l’inéluctable de la mort. Anton est parti. Il a suffi de ces trois mots pour comprendre qu’il n’avait pas pu faire autrement, qu’il n’arrivait plus à vivre malgré l’amour immense qui le liait à cette jeune artiste circacienne, un amour réciproque pourtant, peut-être trop grand pour lui.
Il m’avait avoué : Je l’aime, si tu savais comme je l’aime, en disant celà il en tremblait. Mais elle n’était pas libre comme lui, coincée dans un maillage familial et professionnel intense… Ou alors… Plus tard la mère d’Anton m’a expliqué : Il n’était pas fait pour vivre dans ce monde-là, c’était trop dur, trop cruel pour lui. Il n’a pas supporté. Peut-être. Anton son rire, son talent, sa présence flamboyante et ses fragilités qu’il cachait derrière un humour féroce. Cet été-là j’avais travaillé plusieurs jours avec lui et je n’avais rien vu venir. Comment ne pas m’en vouloir ?
J’étais revenue dans la maison familiale pour enterrer mon père après avoir enterré quelques jours plus tôt un copain, décédé lors d’une randonnée en Corse. Un été de morts et de chagrin. Pourtant je n’arrivais pas à pleurer. Lors des cérémonies d’adieu j’avais lu, cœur verrouillé, yeux secs, des textes d’hommage écrits avec soin pour ces deux défunts, ma voix n’avait pas tremblé. C’était comme si je m’étais coupée de mes émotions et que je me regardais lire à distance. Mais pour Anton les vannes ont lâché. Rétrospectivement je ne saurais dire entre toutes mes larmes lesquelles s’adressaient précisément à qui. Je pleurais sans discontinuer. Un raz de marée. En dix jours, trois morts. Des personnes chères que je ne reverrai jamais. Je ne pouvais plus m’arrêter.
Quelques jours plus tard en traversant le quartier où Anton vivait je me suis garée devant la boîte à livres, près de chez lui, celle qui se trouve sous le platane face à l’église. C’est une boîte en bois vernissée avec double porte vitrée, posée sur 4 pieds rectangulaires qui surélèvent l’ensemble et l’isolent du sol parce qu’ici, souvent, la Charente déborde. Je me suis souvenue d’Anton la première fois qu’il était venu à la maison. Il avait fait le tour des étagères du salon remplies de livres sur deux épaisseurs. Il avait lu quelques titres puis souri d’un air satisfait en me disant : Toi aussi tu aimes lire. C’était comme une reconnaissance secrète enfin dévoilée, un pacte de complicité qui s’établissait entre nous. Toi aussi. Il m’avait raconté combien les livres comptaient pour lui, comment il les gardait sur sa table de nuit, une pile de 3 ou 4 qu’il réapprovisionnait régulièrement. Et comment les livres lus partaient de chez lui quand il les offrait ou les déposait dans les boites à livres de son quartier. Je n’arrive pas à les garder, me disait-il. Je voudrais bien mais c’est impossible, ça m’écrase. Je lui avais demandé : mais si tu veux les relire ? Il avait haussé les épaules : Je les rachète. Il m’avait expliqué aussi qu’il ne lisait que des livres neufs, qu’il n’arrivait pas à lire un livre lu par quelqu’un d’autre parce que c’est comme si l’autre prenait toute la place, qu’il rentrait dans son intimité, alors les mots se brouillaient, il ne comprenait plus rien. Il avait évoqué le livre de John Irving Les rêves des autres, un livre dont le héros s’il dort dans le lit de quelqu’un d’autre, fait les rêves de cette personne, combien sa vie devient de plus en plus compliquée tandis qu’il navigue de chambre en chambre, de lit en lit et comment il finit par ne plus pouvoir dormir du tout…
J’ai ouvert les portes vitrées de la boîte à livres, dressé un inventaire rapide de son contenu et  je me suis intéressée aux livres les plus neufs. Il y avait là L’usage du monde de Nicolas Bouvier. Je l’ai sorti de la boîte. Je l’ai caressé, persuadée que ce livre avait appartenu à Anton. Je l’ai ouvert au hasard.
« On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »
J’ai refermé le livre, il me brûlait les mains. Je l’ai remis à sa place entre deux bouquins de développement personnel et je suis repartie à la recherche d’autres boîtes à livres du quartier. Dans un renfoncement en béton creusé à même le mur de la mairie, j’ai découvert L’art de la joie de Goliarda Sapienza.
« La lumière de l’aube, que j’avais tant cherchée en me débattant dans le noir, vint polir et lustrer les formes des meubles, les livres d’oncle Jacopo, qui, libérés de leur prison de verre, répétaient leur récits sereins. »
À côté de l’abri bus, le long de l’avenue principale qui mène au centre commercial j’ai déniché une nouvelle boîte à livres en fer blanc remplie d’albums jeunesse et perdu au milieu d’eux Permis de séjour de Claude Roy.
« Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ?, Je l’ai écrit comme une sorte de testament. Ça sonne funèbre, le mot testament. Mais ça ne l’est pas si ça consiste à faire la somme de tout ce qui, pour un homme, a été le oui, qu’il dit à la vie, temps fort, parmi la grisaille des temps morts. »
Enfin à côté de la gare, dans une cabane en forme de carrelet peinte en bleu  j’ai déniché Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa.
 « Je ressens le temps avec une immense douleur. Quitter quelque chose me cause toujours un choc disproportionné. »
Bien sûr que c’était les livres d’Anton, tous déposés par lui dans ces boites à livres. J’ai plongé mon nez dans chacun de ses bouquins. Le papier sentait encore l’odeur caractéristique des livres neufs : herbe séchée, amande amère avec un lointain parfum de vanille. Puis je suis rentrée chez moi les mains vides. On ne peut pas retenir ce qui s’en est allé. J’ai repensé à Léo Ferré qui chantait la complainte de Rutebeuf : « Que sont mes amis devenus, que j’avais de si près tenus et tant aimés… » Les êtres aimés disparaissent, les livres restent, ils voyagent à travers le monde. Mais est-ce suffisant ? 

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo sur Wikipedia, ou directement sur la baleine cargo.

6 commentaires à propos de “#livre #05 I Que sont mes amis devenus”

    • « Il m’avait expliqué aussi qu’il ne lisait que des livres neufs, qu’il n’arrivait pas à lire un livre lu par quelqu’un d’autre parce que c’est comme si l’autre prenait toute la place, qu’il rentrait dans son intimité, alors les mots se brouillaient, il ne comprenait plus rien. Il avait évoqué le livre de John Irving Les rêves des autres, un livre dont le héros s’il dort dans le lit de quelqu’un d’autre, fait les rêves de cette personne, combien sa vie devient de plus en plus compliquée tandis qu’il navigue de chambre en chambre, de lit en lit et comment il finit par ne plus pouvoir dormir du tout… »

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