
Mille et une nuits. La référence aux Mille et une nuits était présente dans le titre, j’en suis presque certaine. Je ne me souviens pas du titre exact, encore moins du nom de son auteur. Je sais que ce n’étaient pas Les Nouvelles Mille et une nuits de Stevenson. Ce livre-ci, je l’ai toujours dans ma bibliothèque, et je l’ouvre de temps à autre au hasard, pour en lire une nouvelle. Non, il s’agit d’un livre plus récent, publié au cours de la première décennie du XXIème siècle. Je me souviens que je n’avais pas acheté ce livre. Je l’avais reçu avec deux autres, sans doute parce que je m’étais inscrite comme juré dans je ne sais plus quel prix des lectrices.
Les deux autres étaient – c’était du moins mon avis de lectrice puisqu’on me le demandait – sans intérêt ; l’un, d’une autrice déjà publiée qui avait connu un certain succès, était une autofiction mal ficelée, assez complaisante, qui donnait l’impression d’un brouillon rendu faute de mieux à un éditeur impatienté ; l’autre était un polar américain, d’une violence pornographique gratuite et malsaine. Encore aujourd’hui, je ne peux y penser sans en avoir la nausée.
Mais il y avait ce gros volume. Auteur inconnu de moi. Du Proche Orient, peut-être francophone ? syrien, libanais, palestinien, égyptien ? ou était-ce une traduction ? Je ne sais plus. Bien sûr, je n’ai pas conservé la feuille sur laquelle j’avais écrit mon avis et mes remarques, papier qui aurait gardé la trace du titre et de l’auteur. Ou était-ce par mail ? mais ce disque dur-là a disparu depuis bien des années. Je sais que j’avais donné un avis très élogieux, même si je n’avais pu le lire entièrement. Je crois que j’avais ouvert le livre et commencé la lecture sans en lire les seuils, ni y prêter la moindre attention. Ce serait pour plus tard. J’ai toujours préféré plonger d’abord dans le texte.
J’avais très peu de temps, ce peu de temps libre étant consacré à vider l’appartement avant mon départ pour l’étranger. Mes livres étaient déjà partis chez un ami ; n’en restaient que quelques-uns offerts avant mon départ et que je ne pouvais évidemment pas emporter, puisque je n’avais droit qu’à deux valises de vingt-sept kilos et un bagage cabine, livres que j’ai entassés dans un petit carton ; je crois qu’au dernier moment, j’ai posé au-dessus du carton ce volume que je n’avais pu lire entièrement, peut-être un peu plus de la moitié, même si je l’avais certainement ouvert et lu au hasard, comme je le fais souvent dès qu’il apparaît que le récit n’est pas linéaire. C’est ainsi que j’ai lu la Recherche, en piochant un volume de poche et l’ouvrant au hasard. C’est ainsi qu’on découvre une page extraordinaire sur les voix du téléphone, page qu’on mettra ensuite des années à retrouver (grâces en soient rendues à l’édition numérique). J’ai confié le carton à un couple de connaissances, qui l’ont accepté avec une certaine réserve, presqu’à contre-cœur, m’a-t-il semblé. Ils disaient manquer de place, mais ils lui trouveraient bien une place dans leur petite cave. Quand je suis rentrée en France, ils sont venus très vite me le rendre. J’avais tout juste retrouvé un appartement, j’ai déposé le carton dans le garage où il est resté dans l’ombre quelques mois.
Quand j’ai voulu reprendre la lecture de ces contes, j’ai retrouvé le carton, mais je n’ai pas reconnu le livre qui était posé au-dessus de la pile. Il avait bien une couverture orientalisante, avec le dessin d’un cimeterre, mais le titre – que j’ai oublié – n’évoquait pas le conte des mille et une nuits. L’histoire de la femme du Pacha n’y figurait pas. C’était un roman – classique, linéaire, qui ne m’a pas du tout intéressée – ce n’était pas du tout cette mosaïque de récits parfois très courts dont je me souvenais.
Dans ce livre-là, on voyageait entre des contes orientaux, narrés à la manière de Shéhérazade, des histoires de villageois, des querelles de familles, des amours tragiques, des récits de révoltes, de fin d’empire et de guerres.
Je me souviens très bien de l’histoire de la femme du Pacha. Dans le chaos qui suit la fin du sultanat (de l’empire ottoman ?), la femme d’un Pacha s’enfuit dans un village, peut-être dans la montagne, emportant avec elle ses bijoux, l’or et tout l’argent du couple. Mais les rebelles la poursuivent et fouillent le village où elle s’est réfugiée. Elle se dissimule sous un voile et des habits de paysanne, mais ses pieds, ses petits pieds blancs la trahissent. Ces pieds-là n’avaient foulé que des tapis moelleux, et jamais des chemins caillouteux ni de la terre dure et sèche ; ils ne portaient pas les cals des pieds de paysanne.
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Des autres pages du livre (quand on ouvre un livre au hasard, ce ne sera jamais à la première page, mais ça pourra être à la dernière ; il m’arrive assez souvent de lire les dernières pages d’un livre avant d’en reprendre la lecture), je peux rêver des fragments, puisque c’est un livre de fragments, fait de grains qui parfois peuvent se rassembler et former une rose des sables, cette roche évaporitique formée par cristallisation. Ils s’inspireront des Cuentos breves y extraordinarios rassemblés par Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, qui pouvait signer A.B.C, auteur d’un autre livre que j’ai longtemps recherché, mais que j’ai fini par trouver, La Invención de Morel.
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…parfum des pêches dans la nuit profonde et veloutée. Le jeune homme savait qu’il lui était interdit d’être là, mais comment faire autrement ? il se coula contre le tronc et entre les racines d’un olivier et attendit. Le génie du verger souffla sur ses paupières qui devinrent lourdes, lourdes et se fermèrent. Il rêva. Il était devenu une pêche dans les mains douces de sa bien-aimée. Il ne l’avait pas entendue arriver, mais elle était là et le tenait ente ses doigts. Elle le porta à sa bouche et mordit… il se réveilla. Il tenait dans ses mains une pêche, ronde et veloutée ; le jus sucré et parfumé coulait entre ses doigts, il en gardait le goût dans la bouche. Il entendit un grognement et leva les yeux : un homme se tenait devant lui, immense, hirsute ; il tenait en laisse deux dogues qui le fixaient en grondant. L’homme se mit à l’invectiver : « Espèce de voleur, de sale vaurien ! tu vas voir ce qui t’attend ! »…
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Le groupe est entré dans le village de la montagne. Cinq hommes, qui avancent dans ce qui leur semble l’unique rue. Toutes les portes sont fermées. Les murs n’ont aucune fenêtre. Tout est noir, silencieux. Le seul bruit, c’est celui que fait le vent qui souffle dans les falaises qui dominent le village. Par moments, on croirait entendre un murmure, ou un chant. Les hommes armés restent groupés, en alerte. Un mouvement, un léger bruit, dans une ruelle. Un homme se détache, entre dans la ruelle. Rien. Sans doute un chat. Quand il se retourne, son groupe est déjà plus loin, dans la rue. Ils ne sont plus que trois. Il les voit s’engager dans une voie étroite, entre deux maisons. Il se hâte de les rejoindre, mais quand il arrive devant la ruelle, ils ont disparu comme avalés par la nuit. Il hésite à les suivre, revient en arrière. Il ne reconnaît rien, mais il fait si sombre et il n’est jamais venu là, alors comment pourrait-il reconnaître quoi que ce soit… il avance dans la rue et se retrouve devant l’entrée d’un jardin. Il entend des voix qui chantent doucement. L’air est doux, ça sent le jasmin. Il entre, suit le sentier qui s’égare entre les arbustes. Il aperçoit une femme, plutôt il devine une silhouette de femme dans une longue robe sombre. Il ne distingue pas son visage, à demi dissimulé par une masse de cheveux noirs, mais il voit très nettement ses deux petits pieds blancs, si blancs qu’il lui semble que ce sont deux croissants de lune. La femme lui fait signe de la suivre, et il s’enfonce dans la nuit parfumée…
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Des jeunes gens marchent à la file dans la montagne. Ils ont décidé de fuir la plaine et la guerre, les bombardements et la mort. L’un d’eux, celui qui marche en tête, leur a dit qu’ils trouveraient refuge dans un antique château-fort où il a participé à une campagne de fouilles. Avant. Avant que tout ça n’arrive. Parvenus dans la forteresse, ils s’installent tant bien que mal dans la tour de pierre qui domine la plaine. Mais que faire ? aucun d’eux ne connaît d’histoire. On ne leur en a jamais raconté, ils n’ont jamais appris à rêver… La petite sœur du leader – elle a dix ans, de longues tresses noires et un sourire de petite vieille depuis qu’elle a perdu deux incisives après une vilaine chute, ce qui lui a laissé un petit zézaiement assez charmant – propose de leur raconter l’histoire du petit garzon qui voulait devenir sarmeur de serpents…
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L’unité X7 de l’armée régulière ennemie, après une campagne de bombardements intensifs, vient d’investir ce village des collines. La place centrale n’est plus qu’un énorme trou, un entonnoir entouré d’un monceau de gravats ; les commerces et l’église ont été soufflés. Plus haut, les soldats quadrillent les rues, entrent dans des maisons encore debout. à la recherche d’ennemis cachés. La jeune soldate est entrée à la suite de deux de ses camarades ; elle a grimpé l’escalier de bois ciré, est entrée dans une chambre. Elle ouvre l’armoire. Il n’y a rien d’autre que du linge. Irrésistiblement, elle tombe à genoux et plonge son visage dans les draps parfumés ; une odeur de rose, du lin un peu rêche, non, pas rêche: ça crisse sous la joue, comme lorsqu’on pose la joue sur une taie d’oreiller propre et fraîchement repassée. Elle s’endort et rêve. Elle rêve qu’elle est devenue la jeune fille aux boucles noires, celle qui dormait dans la chambre. Elle est sortie de bonne heure ce matin pour cueillir des pêches au verger ; avec sa mère et ses cousines, elles ont prévu de faire des conserves. Elle rêve qu’elle respire l’odeur des pêches, qu’elle en croque une ; le jus doux et sucré la fait penser à son amoureux. Il y a deux jours, ils se sont vus en cachette, ici, dans le verger, et ils ont croqué ensemble une pêche. Elle rêve à leur mariage, à la fête, aux rires. Ce sera bientôt. Mais il est l’heure, elle doit retourner au village avec ses paniers emplis de fruits ; elle va sortir du verger quand plusieurs soldats ennemis se précipitent vers elle en riant. La jeune soldate dans son rêve reconnaît ses camarades. Ils la frappent, la jettent à terre, la violent à tour de rôle à plusieurs reprises. Elle crie, elle a mal, mais ils la frappent à nouveau, lui cassent quelque chose sur la tête. Elle se laisse glisser… Le caporal s’est étonné de ne pas voir redescendre la jeune soldate. Ils l’ont trouvée à demi affalée sur le sol, agenouillée devant l’armoire ouverte, morte. Hémorragie cérébrale, a dit le médecin après l’autopsie.
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L’armée ennemie progresse. L’unité X7 est entrée dans une bourgade propre et coquette, un lieu de villégiature, ombragé et fleuri. On y venait – avant – pour les week-ends, on jouait au tennis, on se retrouvait pour prendre le thé. On allait au restaurant après avoir fait les boutiques et visité les antiquaires. On s’y retrouvait entre gens du même monde. Certaines familles y avaient une villa, d’autres séjournaient à l’hôtel qui offrait spa, hammam, piscine, massages, salles de fitness et cours de relaxation. L’unité X7 vient d’y entrer. Village et hôtel sont vides, les habitants et les employés ont évacué les lieux, ainsi que le prévoit l’accord de cessez-le-feu signé l’avant-veille. Les drones de surveillance l’ont confirmé. Les soldats laissent tomber leur barda, s’étalent sur les fauteuils et canapés avec de grands rires. Malgré les ordres du capitaine, certains s’agglutinent au bar et se servent. Le sergent décide de laisser faire. Ses gars ont bien besoin d’un peu de détente. Il préfère regarder ailleurs. La décoration du salon où il se trouve lui plaît. Ces tableaux sont de vraies toiles, des œuvres contemporaines qui lui plaisent beaucoup. Ah mais ! ce cadre est tout de travers. Le sergent se dirige droit vers le tableau et le redresse. Il aurait dû se souvenir des cours suivis lors de son instruction militaire. Le tableau, ou plus exactement son accrochage, est piégé. L’explosion emporte le salon, le bar, le restaurant, le hall, le spa et les salles de fitness. Ainsi que la totalité de l’unité X7.
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Les deux jeunes gens n’ont pas suivi leurs familles quand elles ont évacué le village. Ils ne sont pas restés non plus avec les fédayins qui piégeaient l’hôtel. Ils n’ont pas eu d’hésitation, ils ont décidé sans même en discuter de s’enfuir ensemble. Cela faisait trop longtemps qu’on les empêchait de se voir et de s’aimer. Ils se sont réfugiés dans la cabane du jardinier. Pas celui de l’hôtel, non celle du verger d’amandiers, situé à l’écart du village, dans les collines. La nuit était douce et parfumée, une nuit sans lune qui les cachait, les protégeait ; ils ont préféré rester dehors sous les arbres. Avant qu’elle ne s’endorme, il lui a raconté l’histoire du sultan qui avait épousé une princesse venue du nord lointain. Il l’aimait, mais malgré les poèmes qu’il écrivait pour elle, malgré les soieries, les tapis, les bijoux dont il la couvrait, en dépit des jardins, des oiseaux et des concerts qu’on donnait le soir venu, la princesse restait toujours mélancolique. Elle regrettait les neiges de son pays natal. Alors le sultan fit planter un immense verger d’amandiers pour qu’elle découvre sous sa fenêtre un champ de neige lorsque fleurirent les amandiers.
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Deux combattants se rencontrent dans un village en ruines, perdu dans les collines, comme dans le film que Wojciech Has a réalisé d’après le roman de Potocki. Ils sont harassés, couverts de poussière. Celui qui porte un casque est entré le premier dans une maison dévastée, un mur et une partie du toit ont été soufflés, mais là, dans le fond, au milieu des gravats, il reste un banc, une table, et sur la table, un livre. Un gros livre. Le soldat s’assied, ouvre le livre. Il lisse la première page du tranchant de la main droite. L’autre – il porte un keffieh – s’approche, regarde le livre par-dessus l’épaule du premier. Il s’assied à côté de lui, sur le banc. Tous deux se penchent vers le livre avec des mines gourmandes. Ils lisent, épaule contre épaule. Ils ne se regardent pas, ils n’en ont pas besoin. Si, ils échangent un bref regard, comme celui qu’échangent les musiciens d’un orchestre de chambre avant d’attaquer un autre mouvement, pour vérifier qu’ils sont bien en mesure, pour vérifier qu’il est temps de tourner la page.