Le livre s’effeuille à force d’avoir été lu, il a perdu son dos, décoiffé, échevelé, froissé, abîmé, défraîchi. Espérant qu’il n’ait pas été vraiment maltraité mais comment savoir entre les mains coupables de quelle enfant moins soigneuse que les autres il est passé, qui l’a lu avec avidité une fois, deux fois, dix fois. Le pauvre livre englouti, digéré, son histoire ressassée avec gourmandise, comme souvent ces cinq-là, leurs sandwiches, leurs pâtisseries, leur limonade. L’appétence pour l’aventure dissimulant une autre appétence pour les scènes de nourriture, de pique-nique qu’on aurait aimé partager. Le livre a circulé, a été peut-être prêté, a été lu le dimanche et pendant les vacances. Lu, relu, et relu encore jusqu’à épuisement du livre, jusqu’à morcellement, jusqu’à achat de son double, qui est resté à peine plus vaillant, lui aussi a été trituré, lui aussi a dû voyager : dans le sac à dos, dans le cartable, dans la valise, sur la plage arrière de la voiture, sur une table de jardin, sur un transat, sur un tapis d’herbes, sur une chaise, sur un rebord de fenêtre, sur la moquette, sur le canapé, sur la table de chevet, sur le lit, sous le lit et peut-être même dans le lit, ce livre sur lequel on s’est endormi ou avec lequel on a dormi, quand bien même éveillé, pour ne pas perdre une miette, ni de l’histoire, ni de la tarte préparée par Annie pour le reste du Club, et s’en lécher les doigts en même temps qu’on passe les pages. Ce page-turner comme on dit maintenant. Les cinq dont le chien Dagobert, tous encore visibles sur la couverture qui tient au reste du livre par on ne sait quel miracle.