#chroniques #00 | Il la voulait massacrée

1 | DU MONDE

Il y a 12 ans j’ai fait la connaissance de celle qui allait devenir une amie, Sylvaine Dampierre, en découvrant son film « Pouvons nous vivre ici? Elle raconte le petit village de Térébéjov, à 200 km de Tchernobyl. La catastrophe a contaminé les sols, les paysages et les gens. Les mesures de radioactivité jugées trop faibles n’ont pas imposé l’évacuation des habitants. Sylvaine à travers leurs témoignages, nous raconte que vivre ici, c’est mesurer la radioactivité de chaque instant, des myrtilles, des champignons, du lait. Sylvaine pose en filmant les gens et les paysages la question de comment vivre avec une menace invisible et omniprésente. Ce film m’a touché parce que les paysans biélorusses ressemblaient aux paysans de Guadeloupe. J’ai reconnu le même rapport à la terre, fait de sobriété, de gestes séculaires comme évident qu’ils ne sauraient transmettre qu’en les faisant et sur lesquels ils ne mettaient pas de mots, mais des silences. S’il s’agit de savoir comment va le monde, c’est cette question qui me vient à l’esprit. Nous vivons pourtant tous là où nous sommes du mieux que nous pouvons. Je veux rester attentive aux silences, aux gestes séculaires qui ne se transmettent plus à mesure que la technologie contamine tout ce qu’elle touche. Le bruit du monde est de plus en plus assourdissant et j’ai peur d’oublier de faire attention à ce qui se fait sans les mots avec les corps.

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL

Une mangue verte tombée d’un des quatre manguiers que je visite tous les jours et marcher jusqu’à la rambarde pour regarder la lumière danser dans la rivière en écoutant le chant de l’eau, des oiseaux et du vent.

Le fil incandescent de la deuxième ampoule qui n’éclaire plus, tandis que l’autre au-dessus de l’évier coupe de sa lumière ma cuisine en deux.

L’échelle au milieu de la bibliothèque, les livres et les cahiers qui s’empilent sur mon bureau et par terre parce que j’ai voulu dimanche tout reclasser et que j’y ai renoncé

La clé de mon ancien bureau d’il y a plus de quatre ans que j’ai fini par mettre avec les piles liquéfiées et les deux guirlandes lumineuses d’il y a deux Noëls que je garde dans un panier en me promettant de les amener à la déchetterie de Capesterre.

Le couteau et les pelures d’ananas de mon petit déjeuner.

L’heure sur l’écran d’ordinateur et le jour (30 juin) d’une année que je voudrais déjà avoir passé dans l’espoir d’être je ne sais même plus qui (j’ai su et puis aujourd’hui, je ne sais plus, en fait je sais mais je ne veux pas l’avouer et puis d’ailleurs je n’y peux rien).

Les deux courgettes pourries que j’ai découpées et mises dans des petits pots avec du terreau pour voir si ça pousse.

Les zèb Guinée devant la maison que je me promets tous les week-ends d’arracher pour laisser pousser le gazon coupé trop bas par le jardinier. J’ai appris hier qu’elles étaient appelées espèces exotiques envahissantes, mais qu’à la différence les Ipomées (espèces exotiques envahissantes également) qui recouvrent mon hibiscus et mon atoumo géant, protègent les arbres et nourrissent la terre quand bien même j’ai l’impression qu’elles étouffent ce qu’elles recouvrent de leurs lianes et de fleurs en trompette violettes.

Le sabre dans le seau devant la cuisine.

Les cocos que je massacre avec le sabre non effilé et la joie de boire un demi-verre d’eau de coco et d’avoir appris à faire du lait avec le nannan

La mer que je vois au loin et qui n’a pas touché ma peau depuis mon retour

Le chat gris posé comme un sphinx qui m’a regardé au pied du letchi et que je n’ai pas chassé

Le vent

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

J’imagine que les traits fins blancs sont fait au couteau et ont gratté la toile au fond bleu en cercles inachevés qui lacèrent une forme qu’on devine à peine, la coque d’un bateau et des voiles dont une partie seulement serait comme illuminée par un soleil jaune le tout en aplats de couleurs dans un cadre en bois rectangulaire que j’ai accroché dans mon bureau pour me donner des envies de large. Il n’y a pas de ligne d’horizon le bas du tableau est plus foncé que le haut bleu clair avec des violets et des rouges sombres qui quand je suis déprimée me donnent envie de m’y noyer.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE

J’ai déjà quarante-cinq pages mais je n’ai relu le manuscrit que jusqu’à la page 24. Je ne suis pas satisfaite de la manière dont je raconte Mélie. Ensuite je passe à Zabétine dont l’arrêté d’expulsion date de 1846, puis à la mère de Daga dont on parle au procès de Texier Lavalade en 1847, alors que Mélie que nous désignons comme première dangereuse (même si aucun arrêté du gouverneur ne la qualifie comme telle) est assassinée en 1826. J’ai noté quelque part de faire la liste des femmes par ordre chronologique, toutes les femmes et je n’ai toujours pas cette liste. Je sais seulement que je veux commencer par Mélie même si elle n’est pas une dangereuse. La catégorie de dangereux est déterminée dans l’ordonnance royale du 9 février 1827 à l’article 76. Les propriétaires ne commenceront à demander l’expulsion des esclaves dont ils ne veulent plus que le 1er août 1827, du moins d’après les archives que j’ai trouvées. Cela n’aurait rien changé pour Mélie. Sommabert ne voulait pas l’expulser à Porto Rico encore mois au Sénégal, il l’a voulait massacrée.

5 | À VOUS LA CANTONADE !

Ecrire une déclaration d’audience au criminel ou au civil

A propos de Gilda Gonfier

Conteuse, paysanne, sauvage. Voir son site Cliquez ici

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