chroniques #00 I On pouvait pas louper Hooper

1 | Qu’est-ce qu’il fait le monde, dans ta tête?
– Il flotte, il chauffe, et parfois il sombre.

2 | LE RÉEL

Le train s’arrête, des voix deviennent audibles, les chuchotements aussi.
Le soleil tape à la limite du coin de l’oeil, depuis l’arrière, à un doigt d’éblouir.
Mon estomac se serre. J’ai faim. La contrôleuse annonce l’arrivée en gare de Sète. Mon estomac se serre. Douloureusement.
Gare d’Agde. Chaque quart d’heure, une gare. Dans le soleil rasant, la SNCF respecte la consigne.
Les yeux me brûlent à force de trop regarder les tableaux de Hooper.
Une grille s’ouvre, une voiture entre.
Ça fait du bien de manger. Même une pizza. Même froide.
Un seul œil pleure, alors qu’un rappeur chante.
Il y aurait une Coupe du monde de football, quelque chose comme ça.
Combien de degrés faut-il perdre pour que le sommeil vienne?
Sonneries, alarmes diverses, notifications de téléphone, et une envie de silence. De noir.
Un mec passe devant moi en courant, tee-shirt rouge devenu noir de sueur.
Un petit coup de chagrin, comme les premières gouttes d’un orage que l’on sent sur le crâne avant le déluge
L’orage est passé.
Sentiment d’urgence, alors qu’il n’y a plus d’urgence, besoin soudain de se dépêcher. De faire quoi?
La chaleur. C’est tout.
J’attends la fin de la séquence, la fin du quart d’heure, la fin du temps mort, pour écrire ça. Pour écrire. Juste ça. Écrire.
Je sors de la fraîcheur du restaurant climatisé pour grimper dans la voiture, surchauffée, une seule idée en tête, arriver avant la fin du 1/4 d’heure pour écrire quelque chose que je n’imagine pas
Impossible de savoir si les yeux brûlent en raison des allergies, du sommeil, ou des larmes.
Les draps sont secs. Ils sèchent à une vitesse incroyable, comme l’herbe, les feuilles des arbres, les oiseaux.
Le bruit des pas dans un appartement. Compagnie, présence.
Alerte France Info: en cas de nouvelle canicule, les soldes seront prolongés.
Mazet de vigne en ruines, tagué.
Une enseigne Mangeons frais. Fruits et légumes. Le bon prix c’est ici.

3 | ÉCRIRE
« Mais qu’est-ce que tu fais dans le tableau? »

J’ai mis du temps à retrouver ce tableau de Hooper. Ce n’est pas le plus connu et sans le titre, il faut scroller pas mal avant de tomber dessus. Second Story Sunlight: Deux femmes dans le soleil du matin sur une terrasse. J’ai la photo. Je l’ai prise lorsque nous étions à Rome, tu te souviens? Nous étions tombés sur l’expo par hasard. Le 21 décembre 2016. Je me souviens de l’année, de ton plaisir d’être à Rome, intense. Du jour aussi, le 21, jour d’anniversaire de mon frère. C’était beau de visiter l’expo, en nous aimant comme nous nous aimions. J’avais envie de traces, alors je photographiais les tableaux. Dans les photos prises ce jour-là, il manque une photo de toi, de dos, regardant un tableau, dans laquelle on verrait – en voyant ton dos – l’intensité de ton regard et de l’émotion qu’il allumait en toi. Mais je n’osais pas nous photographier. Te photographier. Alors j’ai photographié les tableaux de Hooper. Pour Second Story Sunlight, un dispositif scénique permettait aux visiteurs d’être incrustés dans une image projetée du tableau, à la place de l’une des femmes, la plus âgée, celle qui est assise au fond de la terrasse, pas la jeune, la blonde, celle de la rambarde. Nous nous sommes amusés à le faire, toi, puis moi, puis nous deux nous embrassant. Quand j’ai montré les images prises à Rome, ta mère s’est écriée, mais qu’est-ce que tu fais dans le tableau? Aujourd’hui, j’ai retrouvé ces images. Celles du tableau et celles de nous, projetés dans le tableau. Hooper aurait pu te peindre, comme tu es sur le tableau, debout, vêtue de noir, chevelure noire et épaisse, droite dans ton corps d’avant. Sur l’original peint par Hooper, la femme est assise. Elle lit un livre. Elle a les cheveux blancs. Comme toi, dans ton second corps, ton corps de l’après mais d’avant le dernier après.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
Ce pourrait être le début d’un texte qui grossit en soi, indéfinissable, qui pousse. Il serait question d’une disparition réelle. Il y aurait eu quelqu’un, puis plus. La disparition aurait pris du temps, celui de la maladie. Longue. Et pourtant rapide. Il faudrait rassembler les notes, les lettres, les chroniques, les fragments, de l’avant et de l’après. La consigne rend possible ça. Les carnets entassés, à droite du MacBook, dessous, le cahier marron, commencé le 2 décembre 2024, puis le carnet jaune, format A5, commencé le 2 mars 2026, puis les carnets A6 (ceux de l’avant, du pendant, celui de l’après, en cours), et les notes sur l’ordi, le journal. La pile ressemble à une pyramide mexicaine. Plus haut sur le bureau une autre pile, de livres: Siri Hustvedt, Joan Didion, Au bonheur des morts, de Vinciane Despret, L’absence est une femme aux cheveux bruns d’Émilienne Malfatto, et le livre de Gracia, Sobhiyé. Je ne sais plus dans quel ordre ils sont empilés, mais on dirait aussi une pyramide mexicaine. À gauche de l’ordinateur, 2666, version Folio. Sous le Bolaño, à hauteur de clavier, le smartphone que je saisis souvent. Entre le livre et le téléphone, un verre d’eau ou une tasse à café selon l’heure, souvent les deux. Parrallèles au Macbook, entre mes poignets, un crayon papier brun et un stylo-plume, noir.
Un archipel se dessine sur ce bureau.

5 | À VOUS LA CANTONADE !
Noter tout ce qui vient à l’esprit quand on regarde un oiseau ou un arbre ou la mer ou un enfant ou le paysage qui défile dans un verre d’eau.
ou
Dessiner l’archipel qui se dessine sur le bureau.
ou les deux.

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