1 | DU MONDE
Un monde qui massacre ses femelles mérite d’être dévoré par toute la vie sauvage comme dans Le ventre de la jungle de Vilar Madruga
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Je sors du laboratoire. J’étais le numéro 498. Je passe devant le restaurant libanais. Le rideau est à moitié levé. Je vois dans la vitrine réfrigérée le taboulé dans un grand cabaret. Je longe la rue. Je passe devant le marché. Je demande à une vieille couronnée de deux grosses tresses sans un seul cheveu blanc si elle vend de l’asa-foetida. Elle dit qu’elle ne connaît pas, qu’elle ne vend pas ça. J’insiste. Je dis fétida. Elle répète fétida. Un homme à ses côtés comme agacé, dit clairement en créole que je trouverai ce que je cherche dans une boutique avant la poste. J’insiste. A-t-il bien compris ce que je cherche? La boutique? C’est-à-dire l’épicerie (je la connais elle est tenue par des Haïtiens comme eux) là où on vend du riz et de l’huile? Je cherche une épice, l’asa-foetida, ma grand-mère mettait ça dans les pois rouges. Il répète : la boutique avant la poste. Je traverse le carrefour. La priorité pour les voitures est à droite. En bas il y a le rond-point aux chevaux face à la mer. Ils sont quatre. Ils sont gris. Ils hennissent leurs pattes avant levées. Je traverse sur les grands traits blancs qui parent le bitume regardant à peine si une voiture vient. Je demande à la dame à la caisse de la boutique. On ne vend pas ça. C’est plus loin le magasin avant la poste. Avant la poste il y a un magasin plein de bougies, de lampes de sel, de pierres et de cristaux, d’encens, de chapelets, de livres de prières pour guérir de la maladie, de la malchance et de la poisse. Ils sont deux à la caisse. Un homme aux grands yeux dans un visage maigre. Une femme avec une perruque. Elle s’occupe des photocopies. Avec les livres sur l’archange Gabriel, on peut faire des photocopies ou envoyer par mail les documents qu’on souhaite imprimer. Le paquet d’asa-foetida coûte 5,50 euros. J’insiste. Est-ce que je peux cuisiner avec? Non. C’est pour brûler. La dame des photocopies me dit que je peux en trouver à la pharmacie celle devant le MacDo. C’est là qu’elle en a acheté. On peut aussi en mettre dans un verre d’alcool si on veut. Je longe la rue. De nouveau le restaurant libanais. Le rideau est presque totalement levé. À côté du taboulé il y a maintenant des barquettes en plastique transparent de houmous. Je passe devant le laboratoire. Il est vide. Ils ont arrêté de donner des tickets au numéro 501. Je demande à la pharmacie. On me vend un petit flacon sans posologie. La vendeuse ne sait pas, la pharmacienne non plus. Il faut demander à Marie-Claude. Mais elle ne sait pas non plus. Tout ce qu’on sait, c’est que c’est très amer l’asa-foetida. Quand je repasse devant le restaurant pour aller dans ma voiture parquée devant le palais du Conseil Général, le rideau est totalement levé.
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
Il ne reste qu’à écrire. Écrire pour coudre le trou au milieu de la poitrine parce que ça brûle, parce que ça creuse comme pour l’avaler, comme si un siphon à l’intérieur l’aspirait pour la vider comme on vide l’évier. Elle prend des comprimés pour dormir quand elle sent qu’elle ne va pas y arriver. S’endormir ou se réveiller, ce sont des moments périlleux, des seuils à franchir. Le seuil le plus facile avec l’aide des comprimés, c’est celui de l’endormissement. Elle peut tomber. Elle tombe de toutes les façons. Elle a beau faire. La douleur du milieu reste, tenace. Elle tombe. Elle doit s’efforcer de penser à respirer. À gonfler la poitrine. Parfois les comprimés n’empêchent rien. Elle ne dort pas. Elle compte les respirations. La main sur la poitrine, elle exagère l’inspire comme l’expire. Rien n’efface le feu du milieu. Elle est mangée depuis plus d’un an par un feu du milieu. Avant, il la terrassait. Elle se trainait et suppliait le ciel en pleurant de faire partir la douleur. Maintenant c’est plus supportable. Elle n’a plus à se trainer par terre à genoux. Elle connaît la douleur. Elle endure. Elle attend dans la nuit. Elle est devenue l’amie du vent. Il lui tient compagnie dans la nuit. Parfois elle se met même à la fenêtre pour mieux voir la conversation que le vent tient avec les arbres, avec les feuilles, avec la nuit. Elle veille. Si les ruminations sont trop harassantes, elle peut sortir de la chambre et entrer dans la nuit pour converser toute seule, parler aux arbres, aux étoiles, compter le nombre de cigarettes qu’elle aura fumé avant de retourner se coucher et faire de mauvais rêves. Elle n’aura d’autre choix que de franchir le seuil du réveil pour recommencer à attendre que le feu du milieu s’éteigne.
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
J’écris même quand je n’écris pas. Je me promets depuis des mois de m’occuper du gazon. Je crois que je dois lire beaucoup avant d’écrire. J’ai recouvert la table de la salle à manger de livres à lire. Les listes m’apaisent. Les séries américaines aussi. C’est comme retrouver des gens que je connais. Dire que j’ai fait le deuil de mon père en regardant les huit saisons de Game of throne. Je n’ai pas fait le deuil de mon père. J’écris ça aussi, du moins pour l’instant, je ne l’écris pas. J’ai peur d’écrire. J’ai peur de devenir une autre personne que moi si l’écriture prend la place, si je le fais vraiment pour de vrai, tous les jours, s’il n’y a plus que ça, les mots écrits. J’attends une permission. Je ne me donne pas la permission de faire le deuil de mon père. Je regarde des séries américaines et c’est comme si j’avais une famille. Je fais comme si. Je me promets un jardin. Je me promets des romans et j’attends que mon père vienne me chercher à l’école. C’est toujours ma mère qui vient. Lui ne vient jamais. Un jardin et des livres et des séries américaines pour ne plus penser que mon père est mort. L’écriture prendra toute la place, sinon je suis trop seule et ça fait trop mal.
5 | À VOUS LA CANTONADE !
Ce matin j’ai mis le pied sur un nid de fourmis rouges. Elles ont commencé à monter sur ma cheville et je me suis donné de grandes tapes pour les déloger. Je n’avais pas réalisé et le mouvement avait été instinctif. Je suis plongée dans la lecture du roman de Vilar Madruga, Le ventre de la jungle, et je ne vois plus aucun animal comme avant. Ce roman que je n’ai pas fini a déjà eu la puissance de changer mon regard sur la nature. Les fourmis rouges sont l’avant-garde qui pourrait me dévorer. Une araignée est aux avant-postes. Et le rat que j’ai vu se faufiler fait lui aussi partie de la garde. La jungle est dans le roman, mais elle est maintenant le gazon que je foule le matin et qui abrite des insectes que je peux écraser, le hanneton dans la cuisine et le cricket sur la porte de la cabine de douche, l’oiseau qui ne sait plus comment sortir de la chambre et tous les arbres autour de moi déploient une armée vivante dont j’ignorais tout jusqu’à la lecture du ventre de la jungle.