#chroniques #04 | Métamorphoses

1. les mythes

Pas question d’oublier les mythes. Exigez des voix multiples, polyphoniques, des voix intérieures, des voix subjectives. Partez dans les forêts anciennes. Allez cueillir les échos des divinités antiques.

2. le crépuscule du soir

Déjà les ombres se resserraient et engloutissaient les dernières lueurs du jour. Il y avait une montagne qui simulait un précoce déclin parce qu’elle cachait le soleil bien plus tôt qu’ailleurs. Il y avait une vallée avec plusieurs sources dans lesquelles se rafraîchir le soir. On connaît l’histoire. Les nymphes se déshabillent sous couvert du crépuscule et se laissent envelopper par la nuit. La rivière brille comme un miroir qui s’offre au ciel ; on voudrait nager au milieu des étoiles. Dans la moiteur nocturne, Diane a laissé son carquois et son arc détendu. Maintenant il fait nuit ; elle est nue.

3. Diane et Écho

Dans le silence de la forêt endormie arrive Actéon. Il reste muet devant le corps de la déesse dans l’eau moirée.

Tu veux raconter que tu m’as vue nue ?

Silence d’Actéon.

Tu veux raconter que tu m’as vue sans voile, nue ?

Silence d’Actéon.

Tu veux raconter alors ?

Silence d’Actéon.

Va le raconter, si tu peux.

Mais Actéon déjà voit d’autres pieds à la place de ses mains, sa peau tachetée de poils bruns ; il sent ses oreilles se dresser et des cornes de bois grandir en direction du ciel. Pauvre de moi ! c’est ce qu’il veut dire mais sa voix a disparu. Il gémit, c’est sa seule voix. Il voudrait crier. Il gémit. Le son n’est plus celui d’un homme. Il s’enfuit en tristes plaintes. Ses chiens l’ont repéré.

Dans le silence de la forêt endormie se cache aussi une nymphe. C’est la nymphe de la voix, qu’on appelle Écho, celle qui ne sait pas se taire quand on parle, qui ne sait pas parler la première et qui ne fait que répéter les sons. Voilà Narcisse qui vivra longtemps à condition qu’il ne se connaisse pas, c’est-à-dire à condition qu’il ne se voit pas. On raconte qu’il est beau, lui aussi à couper la voix. Il devine Écho qui l’espionne dans l’ombre du crépuscule.

Qui est là ?

Là !

Viens !

Viens !

Pourquoi me fuis-tu ?

Me fuis-tu ?

Ici réunissons-nous !

Unissons-nous !

Je mourrai avant d’être à toi !

Être à toi !

Il fuit. Elle se cache, méprisée. Narcisse se lamente devant le miroir de la rivière. Il se voit ; il ne sait pas encore que c’est lui. Il tend les bras.

Pourquoi me fuis-tu incroyable enfant ?

Silence.

Viens ! Je t’aime !

Silence.

Hélas ! Toi c’est moi, j’ai compris. Je voudrais quitter mon corps.

Alors sa voix disparaît dans une corolle jaune dorée qui reflète le clair de lune.

4. Réécrire

Actéon est peut-être un voyeur. Diane est une femme ; en tant que femme elle se sent la proie des hommes qui peuvent exercer leur pouvoir sur elle et la regarder, par exemple, alors qu’elle se baigne tranquillement nue dans la fraîcheur du soir. Sans doute. Diane sait qu’un homme peut exercer sur elle un chantage, raconter qu’il l’a vue nue, décrire son corps en détails… Imaginons la scène aujourd’hui. Actéon l’aurait photographiée à son insu ; il serait prêt à poster les images sur les réseaux sociaux. Diane se protège. À défaut de pouvoir porter plainte, elle prive Actéon de sa voix et inverse les rôles : elle fait de lui une proie.

Écho est une femme privée d’une véritable parole. Elle ne peut que répéter les derniers mots de l’homme qu’elle rencontre. Cet empêchement est vécu comme une honte, elle se cache, elle n’a plus de corps, elle n’a qu’un filet de voix qui se perd contre les roches de la montagne. Elle se tait ; elle se fait oublier.

Narcisse ne cherche pas à savoir qui est Écho. Il se replie sur lui-même ; il s’admire. Il se trouve beau alors il ne se lasse pas de contempler son image. Il n’existe plus que pour cette image de lui-même qu’il ne peut pas atteindre. Il est voué au malheur. Autant être une fleur au bord de la rivière.

5. Dignité

Tenir à son honneur quand nue quand tue quand jamais vue. Tenir à sa voix à ses choix à ses droits. Tenir le regard pour recueillir la métamorphose dignement debout.

A propos de Olivia Scélo

Enseignante. Bordeaux. À la recherche d'une gymnastique régulière d'écriture.

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