chroniques #05 | Les souvenirs se collectent à la gomme

1 | DU MONDE
Fierté de l’avoir connue
Fierté d’en avoir été élu

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL.
DILAPIDATION DES COLLECTIONS ANCIENNES

Les collections se font à l’amour, au souvenir et à l’oubli. Elle se font au désir aussi, sinon comment expliquer qu’un seul homme dispose d’une dizaine de version de 2666 en plusieurs langues et divers formats ?

Ethnographiquement, les collections ne se font non pas seulement sur un type d’objets mais sur l’aire de vie d’une population humaine, nous dit Jean Bazin. Elles doivent alors respecter deux règles : « Ne collecter que de l’usé, c’est-à-dire ce dont ces humains se sont effectivement servi. (…) Collecter systématiquement n’importe quoi. Si la valeur de l’objet c’est d’être trace d’un usage, toute trace en vaut une autre et tous les usages sont équivalents. » (Des clous dans la Joconde). Elles peuvent aussi porter sur une période déterminée, par exemple le temps d’une maladie.

Extraits du livre des collections qui font tenir un peu le futur :

• collection 1 : celle des lettres écrites quotidiennement à la personne malade. Elle compte 447 lettres numérotées. Cette collection se constitue à partir de la dilapidation de plusieurs collections établies antérieurement et exploitées pour la constituer : cartes postales, papier à lettres, enveloppes, timbres, stylos, autocollants collectés sur plusieurs dizaines d’années.
• collection 2 : celles des lettres de l’après. À ce jour, elle dénombre 152 lettres adressées à la morte pour la tenir au courant de la vie d’ici, et de ce qu’elle continue à agiter dans l’archipel des vies qu’elle a croisées et dont elle continue à extraire des possibilités.
• collection 3 : tout ce qu’elle a utilisé durant la maladie, les médicaments, les vêtements, les bouillottes, les carnets, le tambour, conservé en cartons et en sac.
• collection 4 : tout ce qu’il reste de ce qui a été acheté pour elle, qu’elle n’a pas pu utiliser.
• collection 5 : ses bijoux, bagues, bracelets, colliers et boucles d’oreille, dispersés dans plusieurs boîtes, choisies par elle
• collection 6 : flacons de parfums, vides, ou ceux qu’il reste. Elle contient à la fois la trace des usages et la potentialité d’être encore utilisée, par exemple, en vaporisant du Chanel n°5 le soir, avant de s’endormir, pour la sentir près de soi.
• collection 7 : la collection des listes faites pour elle
• collection 8 : collection des cœurs et des cierges et des vierges et des tableaux de Mina et des petits objets rapportés de partout.
• collection 9 : les photos d’elle.
• collection 10 : la plus fragile, celle pour laquelle l’inquiétude est la plus grande, la collection des souvenirs intérieurement conservés.
• collection 11 : les espaces de l’archipel, les routes, les ports, les criques, les phares, les feux…

et ainsi de suite

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR – TOUCHER DU BOIS AVEC LES DOIGTS DE L’AMOUR

« — Toucher du bois pour conjurer le mauvais sort, tout le monde le sait. » Mais il faut pour cela le toucher avec les doigts de l’amour.

Bien sûr qu’on en a touché du bois. Symboliquement parlant, c’est le plus efficace. Dès que j’en voyais, j’en touchais. Dans les villages de Savoie, c’était facile. Je n’arrêtais pas. Je touchais tout. Je passais le village au touche-du-bois. Dans les grandes métropoles, c’est plus compliqué. Je galérais un peu. Et même, j’angoissais. Ne pas trouver de bois peut perturber la croyance. Or, s’arrêter pour toucher un platane ou poser la main sur le plateau d’une table en passant devant une terrasse de restaurant vous fait passer pour un hurluberlu. Ce qui compte, c’est de toucher du bois, quelles qu’en soient l’essence, la forme, la couleur, la fonction. Il paraît que ça marche bien avec les jambes de bois mais on n’en trouve plus trop.

On a donc touché du bois tant qu’on a pu, comme les joueurs de foot africains glissent un grigri dans leurs chaussettes ou dans leur short, même ceux qui disent ne pas y croire, et expliquent que s’ils ne le faisaient pas, les autres, qui, eux, croient à ses vertus protectrices, seraient perturbés.

Toi, du bois, tu en as touché, du vrai, sur pied, des deux mains que tu laissais bien à plat sur le tronc, longtemps. Lorsque tu étais fatiguée, tu t’accroupissais, bras fléchi, mains au contact de l’écorce, yeux fermés. En touchant ce bois tu étais traversée. Tu ressentais la protection de toutes les forêts du monde, habitées de toutes les forces protectrices, esprits, animaux, ancêtres. Je te regardais faire. Tu devenais Okilélé, ce personnage de Claude Ponti qui devient arbre, parle arbre et oiseau. Tu devenais indestructible.

Si on n’avait pas de bois, on croisait les doigts, à chaque bilan, chaque prise de sang, chaque fois que tu commençais un traitement. Tout le monde croisait les doigts autour de toi. J’ai même vu des infirmières le faire. Certains, ostensiblement, levaient leurs doigts croisés à hauteur de visage, en disant je croise les doigts, au cas où on n’aurait pas compris. Moi, je le faisais en douce. Je ne voulais pas perturber l’effet du croisement de doigts sur le réel. C’est là ma propre superstition. Ne pas prononcer certains mots, ne pas même y penser. Ne rien lire. Sauter les passages. Tenter l’oubli. Repousser les mots associés à la mort. Les remplacer par d’autres, remplis de vie et de joie. Éviter « guérison » aussi. Lui préférer d’autres formules qui permettent la projection de ce qui sera possible, pas à nouveau, mais autrement possible. Écrire l’histoire d’une vie à venir, non encore expérimentée.

Prononcer le mot mort la rapprocherait; prononcer le mot guérison la repousserait.

Il y a des regards qui dessèchent les coeurs et des mots qui tranchent le futur.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE – LE COUSSIN DE BAIN

Le bain chaud est une bulle contre la douleur. Sauf que le corps décharné ne peut pas rester longtemps dans la baignoire. Là où la peau se tend sur les os, elle s’abîme vite. La position couchée devient inconfortable, douloureuse. Il lui a acheté en ligne un tapis pour le bain, livré en deux jours. Ce tapis a changé le reste de sa vie. Vous n’imaginez pas. Coussin de bain conçu pour recevoir tout le corps, 125 x 40 cm, super doux, avec rembourrage pour la tête, le dos et les fesses, doux pour la peau. Elle pouvait rester des heures au bain, tête posée sur le coussin, corps étalé sur le tapis de mousse. Elle le tenait chaud en se passant sur le ventre, là où la douleur la déchirait, la pomme de douche pulsant l’eau chaude. Pour qu’il reste bien en place, le coussin dispose de plusieurs ventouses. C’est son point faible. À l’usage, la fixation a tendance à se déchirer. Quand elle est partie à l’hôpital, pour le dernier séjour, sa mère a recousu les ventouses. Elle a fait ce qu’elle a pu. C’était une réparation minimale. Ce qui comptait, c’est que le coussin soit réparé. Il a plié le tapis reprisé dans la salle de bain, pour qu’elle l’ait à son retour. À l’hôpital – nous étions en janvier – elle lui a dit qu’elle prendrait un bain dès qu’elle rentrerait. L’homme a répondu que les ventouses avaient été recousues. Son visage s’est empli de gratitude. Elle l’a remercié. Il a dit c’est ta mère qui l’a fait. Je m’en doutais a-t-elle répondu. Ils se sourirent.

5 | À VOUS LA CANTONADE ! LA CHEMISE DE NUIT ROSE

Il m’est difficile de la dissocier de ses vêtements. Toutes les personnes qui se souviennent d’elle la raconteront en robe noire, bagues, bracelets et colliers. J’ai un petit privilège, bien mince. La dernière image que je garde d’elle, debout, vivante, rayonnante, elle est en chemise de nuit rose. Elle en changeait chaque jour et ne portait que beaux pyjamas ou beaux tee-shirts sur un pantalon de pyjama. La chemise de nuit rose a des bandes blanches dans la longueur. Elle est longue, d’un coton doux. Je l’ai vue de loin en arrivant. Elle était à l’autre bout du couloir. J’ai immédiatement reconnu sa silhouette. Quand elle m’a vu, son regard et son sourire ont couronné la chemise de nuit rose. Je n’y connais pas grand chose en couleur. Mais le rouge du rouge à lèvre liait parfaitement le rose de la chemise au blanc des cheveux. Je ne sais trop comment. Mais ça donnait des envies de s’envoler en riant.

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