#chroniques #05 | Solitude pleine

1.   Fierté

Fierté de la solitude pleine. Fierté du temps élagué.

2.   Collections

Livres. Est-ce qu’une bibliothèque, c’est une collection de livres ? En ce cas, oui, je suis collectionneur. Autre chose ? Cahiers, pour écrire. Mais encore ? Je sèche. Il y a certes ce que l’on ne jette pas encore, vieux habits, porte-documents, stylos, mais ce n’est pas pour collectionner, c’est par paresse. C’est là, ça reste. Puis ça a pris trop de place. On s’en débarrasse. Pas les livres. Il y a bien eu les cartes postales, mais où sont-elles et qui en envoie encore ? Collection de partitions, mais là encore, parce qu’il y a de place, parce ça a été utile une fois et que peut-être ça resservir. Bibelots ? Non. Tableaux ? Rares. Peu d’attachement aux objets. Les livres, oui, seule collection qui compte vraiment, ces Pléiades achetées aux enchères, ces livres de poche, même pas de bandes dessinées, je les rends au voisin, un vrai collectionneur, lui, mais moi, non, à part les livres, même mauvais. Et à part ça ? Non vraiment, je ne vois pas. Des beaux livres ? Même pas. De tout. Cette pile de photos prises chaque jour de l’année 2024 à 17h17 ? Oui, elle est là. Je voulais en coller un peu partout, mais la pile est restée sur le bureau. C’est tout ? À peu près. Les plantes vertes crèvent. Les murs restent blancs. Sauf dans la bibliothèque.

3.   Superstitions

Arrête de loucher, tu vas rester coincé. Il ne faut pas boire de l’eau quand on a mangé des cerises, ne pas aller se baigner après manger à cause de l’hydrocution, ne pas boire du coca avec la fondue, ça fait le bloc. Sur le théâtre, on ne s’habille pas en vert. Araignée du matin, chagrin. Enfile ton gilet, tu vas prendre froid ; bois ta potion verte, ça soigne tout ; si tu as mal à l’estomac, bois un coca sans gaz, mais jamais si tu as mangé la fondue, et la spatule, tu la tournes toujours en huit dans le sens des aiguilles d’une montre dans le caquelon. Regarde-moi dans les yeux quand on fait santé. Il ne faut jamais dire jamais. Le chef a toujours raison, même quand il a tort. Les carottes, c’est bon pour les yeux ; les poivrons, moi, je ne les digère pas ; on n’enlève pas le gras du jambon, ça ne se fait pas ; on n’ouvre pas la bouche quand on mâche ; on ne pose pas les coudes sur la table ; on met sa main devant la bouche quand on baille, sinon… Sinon quoi ? Le bon Dieu voit tout, vous me réciterez deux fois l’acte de contrition. On enlève son chapeau quand on entre dans une église ; on ne tourne pas le dos à l’autel ; on s’agenouille pendant que le prêtre lève l’hostie, sinon… Sinon quoi ? L’enfer. Il ne faut pas regarder la télé pendant l’orage ; si tu chantes, ça fera venir la pluie ; les hirondelles volent bas, c’est aussi pour la pluie ; les orages, ça nous tourne autour mais ce n’est jamais pour nous ; le foin, soit c’est trop sec, soit c’est trop humide ; on ne travaille pas le dimanche, sauf s’ils annoncent de la pluie ; on la sent venir, la pluie, par les rhumatismes ; en avril, ne te découvre pas d’un fil ; il fait froid, ce sont les Saints de Glace ; s’il pleut à la Saint-Médard, il pleuvra quarante jours plus tard si Saint-Barnabé ne lui coupe pas le nez ; de toute façon, cette année, les récoltes serons mauvaises, disait le grand-père, histoire à la fin d’être déçu en bien. Le dahu a les pattes plus courtes d’un côté que de l’autre parce qu’il vit sur les pentes : tu l’appelles, il tombe ; le dari se cache dans les arbres : il faut l’attendre avec un sac de pommes de terre au pied de l’arbre. Pour traverser la route, il faut regarder trois fois de chaque côté, toujours dire bonjour aux gens mais pas en ville, seulement en campagne, ne jamais monter dans la voiture de quelqu’un qu’on ne connait pas, être poli, être gentil, sinon… Sinon quoi ? L’enfant a trop peur d’essayer pour voir.

4.   Roman photos : journal d’écriture

Rien écrit cette semaine. Cause : vacances. Avoir pris de la hauteur changera-t-il quelque chose à mon écriture future ? On verra. Simplement poser ici, quand cela sera possible, quelques photos de l’Engadine, où l’air est plus frais qu’en plaine.

5.   Vêtements

Pas question pour l’homme de se promener dans l’appartement en caleçon, en training, à torse nu. L’homme ne daigne se dévêtir que pour ses exercices matinaux : pompes maladroites, flexion avant, flexion arrière, musculation douce. Il s’observe presque nu, constate le peu d’effets de ses gesticulations, s’habille, puis s’en va écrire, peut-être. Il compte les trous dans le t-shirt. Moins de dix, ça va. Il constate l’usure du jean. Pas encore déchiré, OK. L’homme est assis à son bureau. Il s’est lavé les dents. On n’écrit pas les dents sales. Il est vaguement couvert. Il porte les mêmes chaussons depuis vingt ans. On lui dit qu’il faut qu’il en change mais il ne trouvera pas des chaussons qui comme ceux-ci ont pris la forme de ses pieds. Il est en jean et en t-shirt et il écrit, ou en short, l’été. Quelle couleur, le t-shirt ? Gris. L’homme pourrait-il écrit en l’ôtant, ce t-shirt ? Il tente le coup. Ça ne change rien à ce qu’il écrit. Pourrait-il écrire sans le bas ? Il ne tente pas le coup. Est-ce qu’on se fait beau pour écrire ? À quoi bon ? L’homme se refuse à sacraliser l’écriture. Il écrit comme il s’habille, à la va-vite.

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis dans la région de Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon site a href="https://www.lie-tes-ratures.com/">lie tes ratures mais aussi sur un blog né à la suite de l'atelier d'été sur la ville : fribourgs.com. Auteur d'un livre autoédité, Je de mots, dictionnaire intime, je suis également présent sur YouTube pour, entre autres expérimentations, y parler de mes lectures.

Un commentaire à propos de “#chroniques #05 | Solitude pleine”

  1. La place que prennent les livres et pourtant pas vraiment/pleinement considérés comme collection. Vaste question peut-être en lien avec le livre comme fiction ?
    « Il écrit comme il s’habille, à la va-vite. » c’est-à-dire avec ce qu’il a sous la main. c’est un (beau) projet (comme un autre) (les dents propres :-)) merci

Laisser un commentaire