#chroniques #04 | bascules

1– du monde
Exigez sans vous lasser juste le meilleur des mots, écrivez, écrivez, allez

2 – promenade du soir
Été chaud, canicules de plus en plus longues et rapprochées, le soir vient tard, vers 9 – 10h la lumière baisse. Quelques nuages colorés dans le bas du ciel bleu, puis bleu pâle. Le bleu pâle ne garde plus que son pâle et perd son bleu, il se nacre.  Les nuages maintenant sont plus sombres que le ciel. Les gens sortent se promener, ils sortent sur les balcons, un peu de frais. La peau reste presque sèche, on ne transpire plus au moindre mouvement. Promenade sous les arbres, la lumière tombe plus vite. Les couleurs disparaissent, ne restent que le clair et le foncé. En haut les formes se confondent on ne reconnait plus les feuilles, les découpes et les formes ne disent plus le nom des arbres. Le chemin est toujours clair, on marche sans problème. Quelques moucherons et moustiques agacent, les chasser des deux mains, une à droite, une à gauche, parfois un peu trop proche des montures des lunettes. Le virage, le chien des voisins aboie, puis le chemin repart, le chien se calme. Les feuillages des arbres confondent, ils font comme un nuage, on ne distingue plus les feuilles, les branches, le devant, le derrière. Les arbres deviennent silhouettes, n’ont plus de profondeur, papiers découpés, ombres chinoises. L’œil s’habitue, il se fie aux formes, utilise ses souvenirs pour reconstituer tout ce qu’il ne voit plus, mélange de souvenirs aussi de détails vus. Bientôt la fin du bois, du plus clair pour le champ, les arbres en contrebas font une paroi opaque à bordure inégale, comme une feuille de papier qu’on aurait déchirée. Au-dessus, les premières étoiles

3 – la bascule ou les Pampers étanches
– Me suis foutu une belle frousse, là, fallait avoir les Pampers étanches !
– Ah ?
– Tout en marche arrière je le sentais pas
– Pas de réponse de ma part, juste un regard interrogateur 
– La botteleuse elle est pas symétrique, elle a pas de freins et c’est du vieux, tout en bonne ferraille costaude, ça pèse un âne mort ce truc. Si elle m’entraine le cul du tracteur, ça part tout avec. Alors j’ai fait demi-tour dans le champ. Mais avec la pente y’a un moment j’avais deux roues qui touchaient plus par terre, ça sentait la bascule, ouais, ça sentait pas très bon !
– Ouhlà !
– Ah, ben, ça l’a fait finalement. Le chien il a même pas eu peur, il a dormi derrière moi tout le temps. Hein le chien ?

4 – lumière
Difficile à prévoir ce moment de bascule, mais ça bascule toujours d’un côté ou de l’autre, aussi inévitable que la nuit après le jour. S’installer pour écrire, le lieu ne joue pas tant que ça. Dans le bureau prévu pour, devant la table, sur la chaise, vautrée dans le fauteuil, portable sur les genoux, ou dehors au grand air sur un tas de palettes adossée à un arbre, voire même dans la voiture sur n’importe quel parking, le siège reculé pour que le volant ne gêne plus. Ouvrir le document, relire les lignes d’avant, les notes sur le carnet ou dans l’application, une grande respiration, les doigts sur le clavier. Une ligne, deux lignes, trois lignes, parfois jusqu’à dix lignes mais la bascule arrive. Les yeux se perdent ailleurs, on peine à les garder sur le texte arrêté et qui n’avance plus. Les doigts changent de fenêtre, les yeux vont voir ailleurs et on délaisse le texte. Essayer de revenir, une fois, deux fois, trois fois et se faire une raison, passer à autre chose ou laisser le sommeil prendre le contrôle du temps. Mais parfois la bascule se fait de l’autre côté, on tombe dans l’écriture. Alors le texte avance, les phrases s’accumulent et au changement de pages se dire que, déjà, on a écrit tout ça. Cette idée de départ, sage et déjà écrite, au moins sous forme de liste dans un coin ou un autre, finira au rebut éclipsée, dépassée, dominée et de loin par la nouvelle idée qu’on n’avait pas vu venir, mais qui une fois écrite est bien la seule idée qui pouvait prendre cette place à cet endroit du texte.

5 – tenir … debout…
tenir les doigts sur le clavier
les mains sur le crayon
les pouces sur l’écran de ce fichu téléphone
tenir son écriture à pleine mains à pleins bras
à pleine tête
pour se maintenir debout

tenir les yeux sur le dehors
tes yeux sur le décor
tes yeux sur les détails
sur les petites choses cachées
sur les choses oubliées
pour que le texte tienne debout

tenir le nez en l’air
attraper les parfums
attraper les odeurs
aussi les puanteurs
et les empoisonnements
et surtout attraper les mots qui vont avec 
pour que le texte tienne debout

tenir la tête en l’air
la tourner de tous côtés
pour attraper les sons
par nos deux seules oreilles
aussi les vibrations 
qui nous viennent jusqu’au ventre
pour que nos sons tiennent debout

tenir toujours d’aplomb
vertical sur la terre
tangente avec la sphère
puis avancer un pied
puis avancer l’autre pied
marcher toujours marcher
marcher juste pour écrire
comme le requin respire
pour que ce soient nos textes
qui nous tiennent debout

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

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