#chroniques # 09-10 | Histoires (comme ça vient… en chemin)

1 | LA ROBE BLANCHE
Theatre
Elle se contorsionne pour entrer dans la robe qu’on lui prête pour le spectacle de fin d’année. Une robe blanche à volants et galons noirs; des manches ballons; un corset armé de fanons de baleines, comme une cage sur une cage. Il lui semble qu’elle est une chamelle qui veut passer par le chas d’une aiguille. Elle demande à Dieu s’il est possible d’avoir un autre corps; elle le lui demande en secret. Dieu se moque des robes et des corps. Elle voudrait tant pouvoir fermer la robe. On tire sur les lacets, le bustier lui cisaille les épaules et la taille. Le grand soir elle joue de face pour ne pas dévoiler dans son dos les boudins de chair meurtries par le laçage forcé. Avec ses anglaises et son maquillage on dirait une poupée de foire. Mais elle joue. Comme si sa vie en dépendait. Et les visages sourient.

Conciliabule d’habilleuses à propos d’une robe de soie blanche
Chaque soir, après la représentation, il faut faire disparaître les taches de sang sur la robe. C’est à la gorge qu’il la frappe. Le couteau émoussé est un vrai couteau à vraie lame. Dans son poing il dissimule la poire avec le sang qui s’écoulera de la gorge sur le bustier blanc. (On ne joue pas avec du sang, même du faux sang). Elles maudissent le metteur en scène. Elles maudissent le costumier qui a choisi blanc plutôt que rouge ou noir. Elles maudissent la production qui a refusé trois robes identiques à mettre en jeu en alternance. Surtout, elles maudissent Carmen à genoux qui se livre sans résistance au coup de grâce. Tu l’aurais fait mourir comment toi? Je l’aurais étranglée avant qu’elle chante.

Noce
Tu regardes et tu ne dis rien. Dans l’armoire sous la housse de cellophane la robe blanche est comme un ange, pendue. Une robe à plusieurs étages. Comme le gâteau qui finira sur la table en morceaux. Après demain elle portera la robe. Après demain. Oui. Tout est prévu. Comme le drap à la fenêtre avec le sang.

Colometa la petite vendeuse de bonbons de Barcelone
J’ai pensé à un voile et à une couronne d’oranger; je trouve la robe avec le voile. Il semble qu’elle me fait signe sous le grand parasol du marché, cette robe de mariée de bazar à pampilles. Tu prends le tout, elle me dit, et je te fais un prix. La robe rejoint les quelques accessoires de scène. La petite estrade. La chaise de paille. La colombe empaillée et la balance d’épicerie avec les grains de maïs. Ce n’est pas un costume; une dépouille peut-être. Accrochée au mur noir et nu de la scène, spectrale, elle est un écho à la vie et la douleur d’une femme.

Façon tragique de tuer une femme repensé à ce livre de  Nicole Loraux qui interroge la mort des femmes dans la tragédie antique. 
Quelles morts pour Carmen? Ici, à genoux elle offre sa gorge à la lame à main d'homme qui la saigne : les cartes n'ont elles pas prédit la mort? Là, battue à mort elle s'écroule sous les coups du poing nu: " laisse moi passer". Dans une mise en scène récente poignardée dans le dos, titubante, elle gravit une petite colline tournée vers le levant: Debout. Jusqu'au noir: Debout."Jamais Carmen ne cédera, libre elle est née et libre elle mourra"
Natalia "Colometa", petite colombe, est le personnage central d'un roman de Merce Rodoreda. Elle pense que le soir de la nuit de noce le mari vous fend en deux avec un couteau. Petite mère courage elle traverse la guerre d'Espagne et tente de soustraire ses enfants à la famine ...

2 | MORT DE LA BALEINE
Phobies
Je suis avec cet ami, celui qui a conçu une robe entièrement blanche pour la dernière heure de Carmen. Affalés dans la loge, et quelques fonds de bouteilles, nous évoquons nos peurs, racontons ces phobies qui peuvent: soudain te paralyser. Sa plus grande hantise est d’entendre chanter une baleine. Il est assez peu probable que cela lui arrive. Dans les retours de scène on entend le grand air de Tosca.

Rire ou se tortiller comme une baleine. 
Je parle avec K de la dernière proposition de l'atelier d'été; j'évoque la baleine. K me demande si j'ai lu le texte de Paul Gadenne : La baleine


Cétacé dit la baleine
Longtemps je m’endormirai avec l’image; j’ai ce livre illustré qui me raconte l’histoire: Jonas, jeté à la mer ; Jonas dans le ventre de la baleine, Robinson de chambre qui s’arrange une vie avec les restes d’un naufrage : un lit, un tapis à motif. Un coffre lui sert de table; une caisse, de chaise; il lit à la lueur d’une bougie. Que lit Jonas à l’écart du monde dans sa prison de chair ? Il y aura Pinocchio. Puis la lecture de Moby-Dick dans la traduction de Giono : « Je m’appelle Ismael mettons… » « Call me Ishmael « qui sera traduit plus tard par : « Appelez moi Ishmael » ( comment se défaire de la première traduction; « mettons » ce mot choisi par Giono qui pose l’indécidable à l’origine; elle résonnera toujours pour moi )

Dans Pour saluer Melville un court roman, Giono rend hommage à Hermann Melville. Melville y rencontre  une jeune irlandaise qui fait de la contrebande pour sauver les siens : Adelina White.

Promenade au phare
Le 26 juillet c’est rituel on monte en haut du phare. On regarde l’océan s’étaler à nos pieds : le premier qui voit une baleine a gagné ! Là-haut on dirait que le phare se balance. Je m’approche et me penche, un peu trop au goût de ma mère qui m’attrape par le pull. Le vent souffle et siffle à nos oreilles, ça tournoie. En bas les algues sont des ombres mouvantes. On s’amuse des gens plus petits que des crabes qui sont, eux, devenus invisibles. Le 26 juillet, c’est rituel, on redescant les 257 marches avec l’espoir de voir une baleine l’année prochaine. La baleine comme une promesse. On va manger une gaufre. Longtemps que les baleines ne meurent plus par ici. On dit qu’elles s’échouaient là. On le dit. D’où le nom du village et du phare.
(Une baleine ou Babar dans le bestiaire de l’enfance la place des très gros animaux )

en 1920-2017- 2026 une baleine s'échoue  sur une plage de l'ile. "C’est une découverte inédite à Rivedoux-Plage (Charente-Maritime). Samedi 30 mai, une baleine a été découverte au pied de la cale de la Chaloupe, sur la promenade surplombant l’estran, où les promeneurs aiment habituellement observer le panorama."sud ouest mai 2026. Dans la promenade au phare je ne crois pas que V Woolf évoque une baleine; j’oublie et je brode 


3 | PABLO NERUDA
Angela Davis me regarde.
Mon amour, si je meurs et si tu ne meurs pas,
mon amour, si tu meurs et si je ne meurs pas,
n’accordons pas à la douleur plus grand domaine :
nulle étendue ne passe celle de nos vies.
Poussière sur le blé, et sable sur les sables
l’eau errante et le temps, et le vent vagabond
nous emportaient tous deux comme graine embarquée.
Nous pouvions dans ce temps ne pas nous rencontrer.
Et dans cette prairie où nous nous rencontrâmes,
mon petit infini, nous voici à nouveau

C’est un rassemblement pour le Chili à Ivry. C’est en 1976. Quelqu’un vient de dire le poème de Pablo Neruda et je vois Angela Davis monter à La Tribune. Sa coiffure est un feu noir. Ses yeux brillent. Elle va prendre la parole. Je crois qu’elle me regarde. Moi. Personne. Moi noyée dans cette foule qui l’écoute . J’en suis certaine: elle me regarde. Je crois que c’est vers moi qu’elle crie. Le chili est blessé à mort et je pense au regard d’Angela. Sa beauté et sa force me foudroient.

4 | La voyante
superstition
Il me raconte qu’il consulte parfois une voyante; lui, qui aime tant les choses carrées, rationnelles et le mot « verbatim» ; il me trouve imprécise, —je crois me souvenir qu’une fois il a dit improbable— rêveuse, flottante. Je ne lui pose pas la question qui me brûle les lèvres et que t’a dit la… ». Il dit, la voyance, comme la croyance, est, dans le champ du moindre mal, ce que l’homéopathie est à l’allopathie : Dans tous les cas on est peu de chose autant s’offrir de temps en temps un bon divertissement.

Cléo et Carmen
En vain pour éviter les réponses amères,
En vain tu mêleras
Cela ne sert à rien, les cartes sont sincères
Et ne mentiront pas !
Dans le livre d’en haut si ta page est heureuse
Mêle et coupe sans peur
La carte sous tes doigts se tournera joyeuse
T’annonçant le bonheur
Mais si tu dois mourir, si le mot redoutable
Est écrit par le sort
Recommence vingt fois, la carte impitoyable
Répétera : la mort !
Dans Cléo de 5 à 7, les mains de la cartomancienne et sa voix : Coupez, mademoiselle. Coupez . Les couleurs des cartes en gros plan qui s’abattent. La maladie. La mort. L’air des cartes dans Carmen. Fa mineur. Penser au pire. Expliquer hier ou guérir demain. Dans l’atelier entre les chevalets et la nature morte qui se délite, à coté de cette toile qui n’en finit pas de finir, elle s’approche. Il fait beau, ce doit être juin. La lumière est oblique. J’ai vingt ans. Elle ouvre ma paume et dit : toi, un jour, tu écriras. Une voyante ne prédit-elle que le pire?

5 | La leçon de piano
Tiraspol
On raconte, ce qui est vrai, qu’elle vient étudier le piano avec un élève de Chopin, elle arrive de Tiraspol, elle parle cinq langues: jouer du piano et parler cinq langues dans une famille aisée est la moindre des choses. Jouer du piano et garder sa langue dans sa poche —la sienne acide brûle souvent—, quand les temps se gâtent et qu’on doit s’exiler est une chose précieuse : elle donnera des leçons de piano, changera le Z de son patronyme en S, brodera des fleurs sur les trous de sa robe, épousera un homme de « bonne religion » mais ne poussera jamais elle même le landau de sa fille: Il y a des limites tout de même. Sa fille sera harpiste. Quant à sa petite fille elle se rebelle, les leçons de Piano l’ennuient, elle sait ses notes sur le bout des doigts mais colle ses bonbons mâchouillés sur les touches; elle préfère faire la roue et réciter des vers : elle sera actrice. Un jour la petite fille de la petite fille, qui rêve du prince Mychkine, apprend par amour les premières mesures d’une sonate de Bach, elle reprend inlassablement les mêmes notes et sombre dans la folie

Matisse
La leçon de piano de 1916, ce tableau de Matisse je crois qu’il se trouve à New York, et que je l’ai vu là-bas il y a longtemps dans ses vraies dimensions et dans ses vraies couleurs. Le visage du garçon avec cet oeil droit barré par un triangle noir comme une partie aveugle – creuser cette partie aveugle–; le gris, le vert d’eau, le rose, les pans abstraits de la toile et la femme en ébauche perchée sur le tabouret : mère ou professeure fantôme, en suspend. Les arabesques du balcon et celles du Pleyel en écho; une mélodie muette… le triangle du métronome qui résonne avec celui du visage masque de l’enfant…
Dans la Jeune fille au piano ( 1869) de Paul Cézanne la jeune fille vue de profil porte une robe blanche. Sur un canapé rouge une femme coud; les motifs du papier peint courent sur le mur tandis que les doigts symétriquement repartis effleurent les touches noires

6 | Le cri
Oslo
Le tableau est à Oslo où tu rêves d’aller mais ton passeport n’est plus à jour. Tu ne partiras pas. Le jour où tu récupères ton passeport, juste après l’avoir rangé dans ton sac, ton téléphone sonne. Personne n’a entendu son cri.
( qui si je criais m’entendrait dans les ordres des anges )

Cri
Tu criais quelques fois
Pourquoi criais tu
Crois-tu que crier est une force
As-tu crié ce jour-là
As-tu une seule fois crié de joie

Rêve
Au cri muet du rêve : Potemkine.

Distorsion
Quel lien entre le cri du pape Innocent X de Bacon et la pyramide de fraises de Chardin

Colometa (bis)
Le jour de la représentation elle oublie de crier. L’écartèlement du visage au cri muet —comme en rêve—ne lui vient pas . Au théâtre chaque soir il y a quelque chose qui arrive et n’arrive pas.

7| Un rêve
J’ai fait un rêve
Ne le raconte pas


Espèces de rêves
Rêve récurrent qui varie avec le temps. Rêve noir ou blanc. Rêve avec tache de couleur. Rêve comme pas rêvé. Rêve sans aspérité apparente. Rêve trop poli pour être fiable. Rêve qui se dérobe mais qui te tient sous sa coupe longtemps. Rêve d’entre sommeil et veille. Rêve à oublier tout de suite. Rêve à auto effacement. Rêve qui se mâche et se remâche. Rêve qui résiste aux années dit rêve rêvé pour la vie. (L’hiver nous irons dans un petit wagon rose avec des coussins bleus). Rêve à te réveiller pour ne plus te rendormir. Rêve qui t’expulse. Rêve à crier sans voix. Rêve qui ne s’énonce qu’à reculons. (« Il faudrait être un âne pour essayer d’interpréter ce rêve… Il me semble que j’étais – mais nul ne pourrait dire ce que j’étais… Il me semble que j’étais, il me semble que j’avais… mais il faudrait être un fou bien bigarré pour se proposer de dire ce que je pensais avoir…» Le songe d’une nuit d’été ). Rêve avec toi ou moi comme pas toi ou pas moi. Rêve à escalier qui ne mène nulle part et sol qui se dérobe. Rêve qui te tient par la peur. Rêve qui se diffuse lentement. Rêve à figure tutélaire à peine déguisée pour se faire reconnaitre. Rêve irracontable pour cause d’oubli mais qui te creuse un trou. Rêve contre la montre avec dérèglement des heures. Rêve à géométrie variable. Rêve jouir. Rêve de haute imagination avec chefs-d’œuvre volatile. Rêve minéral ou liquide. Rêve de corps qui se voit mourir. Rêve à courir chez le dentiste au réveil. Rêve à association d’idée pour rentrer dans ses frais. Rêve prémonitoire après coup.

Cheval
Elle eut des nuits calmes, dormit comme dorment les enfants épuisés par leurs jeux, elle n’était après tout qu’une enfant de sept ans. Elle dormit. Elle rêva. Rencontra un cheval. Lui parla. Elle fit ce rêve récurrent du galop du cheval et d’un champ, d’une barrière, d’un arbre avec des fleurs ; elle courait après le cheval avec d’autres enfants, imitant son galop. Elle riait. Un arbre perdait ses fleurs. L’air embaumait la terre, la sueur et ce parfum de fleur, ce parfum de fleurs des jours longs de juste d’avant la nuit, avec un peu de rose au ciel. Elle courait. La course la souleva, c’était comme être délesté de la pesanteur ; c’était comme voler : elle vola.

ceci est la couleur de tes rêves


Facilité soudaine L’impulsion Solitude et fausse solitude Fragment La peur de se tromper Théosophie Ecrire Dix ans Dictionnaire Voyage en train Sans titre Psaume de David Fragments Comment éviter un homme nu Les ponts de Londres Le verbe et le temps Les apparences sont trompeuses Le livre de mon voisin La chose Le coup de téléphone Persona Saudade La faim

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

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