arts de la fiction #01 | allongé dans le talus

C’est déjà la fin de soirée lorsque, dos à l’étang communal, je vois la route de champs serpenter jusqu’aux premières maisons éclairées. Des voitures et quelques poids lourds passent  à une longueur de champ à ma droite sur la route départementale. Les phares effacent un instant l’ombre des maisons. Des moteurs presque silencieux. J’entends le souffle de leur passage dans la fraîcheur du soir. Des villages de part en part; surmontée de vignobles réputés puis la chaîne de montagnes séparant l’Alsace des Vosges, déjà assombrie par le couché de soleil derrière. Les lumières du radar flashant au loin et des voitures passent devant des arbres clignotent jusqu’à moi…………………..………… ..……………………….……………….……Je vois la route de champs serpenter jusqu’aux premières maisons éclairées, à gauche l’ombre du champ de maïs, comme un pan de corridor. Je marche. Je ressens les aspérités du chemin. Il est couvert de croûtes blanchâtres intactes entourée d’une couche de poussière et de cailloux blanc posée sur le goudron. Exténué. Heureux d’être enfin seul dans la quasi-obscurité. Je chaloupe un peu. Je laisse traîner un peu les pieds. Je tape une croûte pas plus grande qu’une main ouverte. Mon coup fait voler des morceaux de terre sèche en arc-de-cercle et des poussières qui disparaissent vite. Si vite. Les morceaux de terre virevoltent en dehors de ma vue. Tout cela dure juste assez de temps pour que je puisse y prendre plaisir. Le coup de pied et l’émerveillement rappelle à mon souvenir quelque chose de jadis. Je suis seul dans un lieu sûr et un temps inconnu. Ce souvenir me donne du plaisir. Je découvre mon pouvoir sur la matière…………….. 

………………………………………………………………………….…………………………Je suis seul dans un lieu sûr et un temps inconnu. Je donne des coups de pieds dans la terre. Je porte des bottes en caoutchouc. Je décroche des grosses mottes de terre. Je regarde voler les morceaux de terre en m’esclaffant. Je me répète en faisant des bruits d’explosion de la bouche à chaque impact. Je recommence de plus belle avec plus de force. Je regarde les morceaux, gros comme le poing se détacher et voler avant de chuter avec un rebond amorti sur l’herbe grasse. Mes coups de pieds fissurent la couche de terre nouvellement décaissée. Différents désirs émergent. Taper dans la terre. Voir mon empreinte dans une matière résistante. Glisser dans un rythme. Taper du bout de la semelle le bon angle de la couche de terre, le regard flou, haletant, nourri d’une énergie trouble, changer de pied et redoubler d’efforts… Faire un nuage de poussière. Contempler avec satisfaction son phénomène. Mais contempler nécessite l’action sur la matière et la frénésie des coups distrait de l’observation. Mais la terre étant nouvellement décaissée, elle est humide et ne produit pas cette poussière que je vois ce soir. Ce souvenir est impossible…………………………

……………………………………………………………………..…………………. Mes coups de pieds fissurent la couche de terre sèche en plusieurs plaques qui font jaillir de leurs failles un peu de poussière. J’assiste à la constitution d’un désert imaginaire composé de nouveaux territoires et de frontières. La croûte a désormais des contours et des lignes qui la traversent de part en part et est entourée de morceaux progressivement plus petits autour. Une première ligne commence devant mon pied, s’étire et fourche à l’extrémité. L’assombrissement déforme et impressionne. Je reprends la marche vers le village. Je regarde dans le corridor du champ à ma droite. Il fait trop sombre pour en voir le bout. Je ne veux pas retourner au  village. J’emprunte le couloir et marche sur des plans de maïs écrasés par les passages du tracteur. A part le bruissement des feuilles dans le vent, il règne le silence………….. ………………………………………………………………………. Sur ma droite derrière moi, le village. Je ne veux pas y retourner. Pas encore. Il fait noir dans le corridor. Une fois arrivé au bout, le froid me prend au cou et à l’arrière des bras. Sur la droite devant moi, le village suivant où je connaissais une coiffeuse. Je l’enlace. Impressions de mouvements. Mémoire de sensations. Composition du premier geste. Traversée des suivants plus flous et indistincts. Tous particuliers et moindre. Création d’un mouvement par la suite répété, et dont les différences se fondent dans un geste originel, débarrassé de la gêne, des hésitations, des maladresses, de la culpabilité. Volonté simple, dénuée, fluide……………….……

…………………………………….………………………………………Sur la droite devant moi, un clocher sonne. Dans la direction de l’étang, je distingue une forme sombre. Je commence à avancer vers elle. C’est la parcelle de forêt où je construisais des cabanes. Le vent souffle plus fort. Je dois traverser trois longueurs de champs pour me mettre à l’abri des arbres. Je traverse à pas incertains le chemin de terre cabossé en restant dans une ornière profonde et sèche. Les touffes d’herbes et d’épis de blé frottent mes genoux au passage. J’ai froid en t-shirt. Je croise les bras et les contractent. Je trébuche en traversant un creux. Une motte de terre fait un bruit en tombant plus loin dans l’obscurité. Je cherche le chemin sur ma droite pour rejoindre la forêt mais je ne vois plus dans la nuit. Une lampe-torche dans la poche. Je me souviens que j’ai toujours une lampe-torche dans ma poche. Je l’allume. Je vois jaillir des herbes hautes et de la terre jaunies. Arrivé à la hauteur de la forêt, je scrute les champs de blé pour trouver le chemin. Je ne vois pas l’intersection devant ou derrière moi. Je continue de marcher parallèlement à la forêt en éclairant l’ornière. Elle est de plus en plus profonde. Je m’y enfonce jusqu’aux genoux et les herbes m’arrivent jusqu’aux hanches. Des morceaux de terre emplissent mes chaussures et des herbes s’attachent à mes chaussettes. Le bruissement des herbes à chaque pas; la terre que j’écrase; le hurlement du vent. La nuit est bruyante. Je balaye les champs de la lampe mais le chemin est dégradé, l’ornière trop profonde et les bourrelets si hauts que ma torche ne parvient qu’à éclairer les herbes hautes. Je ne vois qu’à quelques pas. Je marche. Mes pieds me font mal. Ma lampe-torche n’est pas assez puissante pour éclairer mon chemin. Je ne trouve pas l’intersection et n’ai aucun souvenir de ces changements topographiques …………………………..…………………………………….. Mes pieds me font mal. Des morceaux de terre entrent par le col de la chaussure. En marchant, la terre est réduite en poussière au fur et à mesure qu’elle glisse entre la tige et la cheville. A chaque pas, je remplis mes chaussures de poussières. L’espace entre le talon et la semelle, puis celui entre la semelle et la plante du pied puis celui entre mes orteils et l’embout se remplissent. Mes pieds sont de plus en plus serrés. L’espace entre la claque de la chaussure est plein et je sens les lacets s’enfoncer ma peau à chaque pas. Je cherche où m’asseoir pour vider mes chaussures mais je ne vois toujours rien au-dessus du bourrelet. Je crains que la forêt soit loin derrière moi. Je boite. Ma démarche est ralentie. J’ai l’impression de marcher dans le sable. Je suis à l’abri du vent dans l’ornière. Je cherche le bord du bout des doigts. Je me hisse d’une traction et bascule sur un bras pour m’asseoir entre les touffes d’herbes grasses du bourrelet ou du talus. Je sais plus où je suis. Mes jambes sont dans le creux de l’ornière. J’enlève une chaussure, la vide et la pose à côté de moi puis je prends la seconde mais la torsion que je m’impose pour ne pas poser mon pied en chaussette contre la terre tout en enlevant ma chaussure restante me fait virevolter à nouveau dans l’ornière. Je tombe lourdement sur mon côté gauche. Mon visage et mon épaule absorbent la plus grande partie du choc contre la paroi opposée. Je suis sonné et me retourne en position assise.  Adossé, le ciel où se distinguent des nuages blancs qui défilent rapidement. La lampe-torche est restée en haut.  Je ne vois pas mes genoux.  J’ai de la terre et des gravillons enfoncés dans mes paumes. Je les frotte ensemble puis me palpe doucement pour faire l’inventaire de mes blessures. Je suis mouillé au genou droit. Je ne sens encore rien mais ma joue et ma cuisse gauche sont chaudes…………………. …………………………………………………………………….   Je suis dans le noir complet. Une chaussure est restée avec la lampe sur le bourrelet.  Je cherche la chaussure enlevée pendant la chute. Je me déplace accroupi jusqu’à la retrouver. Mes genoux piquent. Par dessus le bourrelet, une touffe d’herbe éclairée. Je lance la chaussure proche de la touffe d’herbes sur la butte et me relève doucement par la force des bras au-dessus du bourrelet en prenant attention à ne pas frotter mes genoux. J’enfile mes chaussures et reprend ma lampe. J’ai la tête qui tourne. Je ne sais pas où je suis. Le vent souffle sur mon visage tuméfié, mon épaule, ma cuisse et mes genoux brûlants. Je m’allonge entre deux touffes d’herbes épaisses à l’abri du vent et m’endors pour ailleurs. 

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