Vies à vies

Le visage est ce qui ne nous appartient pas et nous trahit.

Le regard refusé est celui qui figure sur sa dernière photo de carte d’identité, un an avant de disparaître.

Dans le film de Franju, une fille a perdu son visage et essaie de le voler à d’autres.

Chez certaines femmes âgées, les sillons des rides épargnent les joues, lisses et musclées.

Oh ! le visage de l’ennui de l’adolescent, qui, droit comme un i, tiré vers le ciel, à pas lents lents évasifs, accompagne son grand-père

Dans la salle à manger de l’Ehpad, les sourcils haut levés, les yeux baissés vers la bouche amère, il porte un dégoût blessé d’être là, à perpétuité.

Son visage est mobile. Il fuit les émotions et les porte toutes. En marge il peint. L’aquarelle. En recherche de l’eau. Qu’il n’a pas. Des taches, du suggéré, du succinct. De l’altéré. Du mouvant. Un micro signe au milieu d’une page serait son idéal. Cette année, autoportrait : du précis avec modèle. Il aime les défis. Il fait une recherche de photos et en prélève une où il marche, le corps grandi vers le ciel, l’expression impavide, à larges pas lents. Sa soeur lève le regard vers lui. Ils accompagnent leur grand-père pensif, pipe à la bouche, son chien minuscule en laisse, un été à Paris-plage. Qu’est-ce que son visage donne à voir aux autres ? Ordinairement lui se veut placide, égal. De fait, le lisse arboré trahit la détresse, on le lui a dit. En revanche son sourire illumine la pièce, cela aussi lui a été remonté. Qu’est-ce que cela donnerait si vous l’aviez en face, cette figure, impossible confrontation ?! Revient à son souvenir ce film coréen “Yiyi”, où un enfant avec son tout nouvel appareil photo prend la nuque des adultes, offre leur invisible. Affleure cette phrase d’Elsa Morante dans un carnet inédit : “De tous les abîmes entre lesquels nous errons à l’aveuglette, nul n’est plus sombre, et pour nous-mêmes inconnaissable, que notre propre corps.” Ce familier encombrant qui nous échappe et que s’approprient les autres. Alors arracher, tenter de du moins, l’inconnu de soi, nu.

 

 

2 commentaires à propos de “Vies à vies”