Adchaum

L’existence que je continue démarre dans le fond vert laineux de la moquette d’une pièce que nous avions l’habitude d’appeler « chambre verte » tant le vert qui n’était pourtant qu’au sol prenait de la place, ce fond sur lequel je me suis vu jeté m’apparut déjà usé par le poids des pas précédents dont ne résidaient qu’à peine les traces, les mêmes dans lesquelles maintenant je passais les mains, genoux, orteils retournés, circulant dans l’espace que pas encore je ne pouvais différencier des meubles, autant d’extensions de l’empire abondant de verdure, buttes en bois d’angles vifs s’érigeant dans les poils, à l’occasion obstacles ou nouvelles plate-formes m’offrant, imprenable, la vue impossible sur ce territoire vert qui semblait ne pas prendre fin, même dans les autres pièces ne pouvant, à ce moment, qu’être le prolongement de cette chambre qui leur était le cœur glauque, et dans les coins la moquette se décollait, semblait vouloir laisser à nu les lames du dessous, pays non foulé, mais son impuissance à recouvrir n’offrait pas moins l’impression qu’elle était susceptible d’envelopper tout, assurément peau nomade, c’est celle vivante qui touffue sur les côtés, le long des pieds des murs, laisse voir sur les bords au sol d’un lit disparu l’épiderme glabre toujours teinté olive quand dans les zones où le plein vert est resté s’accumulent des saletés telles que des poussières, des atomes qui se détachent de ce qu’il y a autour et n’est pas le sol même, ces atomes se précisent lorsqu’on dit d’eux qu’ils sont des souvenirs, or ces panerées de souvenirs tenus serrés ont été depuis longtemps roulées, laissant les points de colle à l’air, ceux seuls qui permettaient à ce qui ne fut pas finalement autre chose qu’un morceau de sol comme on en trouve facilement d’identique dans n’importe quelle grande surface de tenir, difficile de croire qu’en ce cylindre feuilleté sont restées ce qui sera à jamais les plus denses poussières de ce que nous étions dans cette pièce que nous avions l’habitude d’appeler « chambre verte », ce nom n’est qu’un rouleau, un lourd rouleau probablement d’abord une première fois, avant la pose qu’on croyait trop vite définitive, puis un rouleau plus piteux après que la moquette pliée se soit dressée, non plus seulement dans les coins demi-sauvages, mais de tout son long, pilier de rien : aux rebuts la chambre dont je ne me souviens qu’à dire qu’il n’en reste pas un bout, seulement celui, à la limite, que je suis devenu, poussé dans l’herbe bizarre, entre-deux vivant du sol et du meuble, transportant au sommet du cou la tête qui autrefois ne s’élevait qu’à peine au-dessus, pas plus guère aujourd’hui, juste assez cependant pour apercevoir l’ancienne moquette désertée, précisément d’ici, vieux pic sans jumelles perdu dans un nuage dont on ne sait s’il s’agit de brume ou du contenu gris s’échappant d’un gros sac percé d’aspirateur.

A propos de Aristide Gripon

Rien fait vingt-six ans d'affilée.

Une réponse à “Adchaum”

  1. si bien rendue “l’oppression de la moquette”
    et si fermement mené le texte