Arrivée 1 : The night call

Ouch. Machinalement, il porte la main à sa jambe. Machinalement, celle-ci refait le chemin inverse. Du sang. Le buisson de ronces qui s’est offert un bout de sa chair n’a pas l’air de s’en émouvoir. Ses épines vermeilles se dressent comme autant d’épées en guise d’avertissement : ton quelque part à toi, c’est notre territoire à nous. Clear off ! Au loin le ululement d’un hibou grand-duc. Des bruits étouffés lui répondent, ponctués de quelques craquements. Un insecte curieux s’invite sur sa joue tandis qu’une araignée dérangée dans sa broderie macabre grimpe lentement le long de son bras qui chasse le premier intrus tandis que l’autre main vient en renfort pour se débarrasser de l’arachnide velue qui termine son exploration quelque part dans l’obscurité. L’humidité montant du sol apporte avec elle des odeurs de mousse, de champignons et de feuilles en décomposition. Les arbres, fantomatiques silhouettes étirées vers le ciel, déploient leurs branches, tels de longs bras noueux dont les mains se seraient perdues dans les profondeurs de la terre il y a bien longtemps. Tandis que la lune, du haut de son balcon céleste, contemple le monde d’en bas de son sourire énigmatique, joconde éternelle aux portes de la voie lactée.

Avancer coûte que coûte. Se frayer un chemin parmi les murs de ronces qui l’entourent. Avancer. Enjamber les racines. Eviter les trous, les pierres, les souches. Dégager d’un geste vif les branches basses. Baisser la tête. Fermer les yeux. Les rouvrir. Avancer. Coûte que coûte. Résister à l’appel de la nuit, au noir qui engloutit tout. Au loin, la rumeur d’une rivière. Qui enfle. L’oreille aux aguets, aimantée par le son qui se rapproche. Encore des arbres, encore des buissons, encore des épines. L’oreille guette, l’oreille écoute, l’oreille ne se trompe pas. Elle perçoit, elle évalue, elle guide. Dernière racine, dernier obstacle. L’obscurité des bois cède enfin la place à un espace dégagé, aux formes épurées, savamment découpées par la lueur exacerbée de la full moon. Et au milieu coule une rivière. Une rivière entourée d’herbes folles et de joncs, abritant des colonies de crapauds et de grenouilles s’époumonant dans un concert de coassements qui vrillent les tympans.

Remonter le courant en direction du nord. Apercevoir au loin une forme indécise qui enjambe le cours d’eau. Les yeux fixent au loin le point qui grossit et qui finit par prendre l’allure d’un pont. Ou de ce qu’il en reste. Les crues dévastatrices ont fini par avoir raison de lui et ne restent que quelques pierres pour traverser. Stepping over stepping stones, one two three. Stepping over stepping stones, come with me. The river’s very fast. The river’s very wide. We’ll step across the stepping stones and reach the other side. Un dernier saut et la terre ferme pour l’accueillir de l’autre côté. Pas de vent mais une légère brise apportant l’odeur des fleurs mélangées d’une nuit d’été. Le songe n’est pas loin. Mais ne pas s’arrêter. Ne pas s’endormir. Toujours avancer, coûte que coûte.

Pas de chemin. L’étendue herbeuse pour tout horizon. Alors il y va. Droit devant lui, se perdant dans ses pensées comme dans ce champ sans limites ni contours. Il rêve, il somnole, il divague. Mais il avance. Encore et toujours. Et il finit par arriver. Somewhere. C’est là qu’il arrive. C’est là qu’il doit être. Les herbes s’arrêtent et une vieille bicoque apparaît. Au milieu de nulle part. Mais nulle part, c’est très bien. Un amas de bouts de bois mis bout à bout pour former murs charpente et toit. Aucune lumière. Mais un miaulement à l’arrière de la maison. Il y va. Le miaulement se fait plus intense, plus insistant. Un chaton. Pris au piège, la patte coincée sous l’éclat d’un pot de fleur brisé. Il le libère. Le chaton fuit sans demander son reste. Il relève la tête.

Devant lui, au milieu d’une cour gigantesque, se dresse un tas, un fatras, un amoncellement d’objets en tout genre : un cheval à bascule, une vieille télé à l’écran bombé, une bicyclette Peugeot à la peinture toute écaillée, un moulin à café, une poupée en porcelaine, un landau de bébé, un globe de mariage, un miroir fêlé, des portraits tout de guingois dont certains même à l’envers, une cage à oiseau – vide -, une armoire sans porte, des mannequins portant encore des costumes de scène mangés aux mites, un tourne-disque, une manivelle, et tout en haut de la pile, pour quelques temps encore, la statue d’un ancien président américain jetée à coup de balai hors du musée Grévin. Univers digne d’un Armand ou d’un César. Ne manquent plus que les voitures empilées. Pas de voitures empilées pour cette fois mais, dépassant de la montagne insolite, le haut du toit d’un manège. Un manège avec des chevaux de bois. Couleurs décolorées, dorures décaties. Manège arrêté mais le temps, point. Alors il monte et caresse les chevaux immobiles un à un, espérant peut-être leur redonner vie.

Un éclat coloré attire son regard dans un recoin de la cour. Un éclat rouge, brillant. Reconnaissables entre toutes, le sommet arrondi et le dessin de la couronne britannique surplombant le mot TELEPHONE écrit en majuscules, s’il-vous-plaît. Les vitres intactes, et à travers elles le combiné noir posé sagement sur un boîtier gris orné de petites touches. Il s’approche, il met la main sur la poignée, il entre. Une sonnerie retentit. Dans un réflexe bien connu, il met la main à sa poche. La sonnerie insiste. Mais ce n’est pas la sienne.

A propos de Zoé Sultana

Zoé Sultana est un pseudonyme. Entre visible et invisible, la vagabonde de l’écriture cherche sa voix. Elle a grandi à la frontière suisse entre neige et sapins, et d’un hiver à l’autre, elle a changé de continent pour poser ses valises le temps d’une année à l’UQAM (Montréal) en Maîtrise de création littéraire. Devenue prof, dans ses instants volés à la nécessité, elle a rouvert ses carnets dans l’effervescence des ateliers d’écriture de l’université Lyon 2 et s’est enthousiasmée pour la nouvelle. L’année dernière, le hasard l’a sortie de sa poche pour la propulser au beau milieu du cycle d’été « Outils du roman » : elle a tellement aimé qu’elle remet ça cette année. La vagabonde des mots écrit pour se sentir vivante, laissant le fil des histoires se dérouler, tissant une atmosphère par ci, brodant une émotion par là. Avec l'envie de partager. Et de faire vibrer une petite corde quelque part chez l'autre. Ce serait un bon début.

6 commentaires à propos de “Arrivée 1 : The night call”

  1. Plaisir de lire cet univers dense, très visuel. On avance avec le personnage, on se blesse avec lui, on écarquille les yeux avec lui et on voit tous les détails si bien décrits. Et le mystère…!

  2. Merci, Catherine, pour ces deux images qui ne vont pas ensemble a priori. J’aime bien cette tension au coeur du personnage : ce « il » indéfini porte déjà en lui des possibles. Moi aussi j’attends de savoir où il va me mener…

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