Au beau milieu de la route

On lui aurait demandé pourquoi elle était sortie ce soir-là, elle n’aurait pas su trop quoi répondre, elle était sortie pour prendre l’air, pour marcher, parce que la vie est belle, elle était sortie et elle marchait sur la route, au beau milieu de la chaussée, devant les voitures, à côté des voitures, au milieu des voitures, elle marchait, elle zigzaguait, elle s’arrêtait de temps en temps et les gens dans les voitures klaxonnaient à cause de cette folle qui marchait au beau milieu de la route, qui marchait là au beau milieu de la chaussée sur la ligne blanche alors qu’il faisait nuit, que c’était dix heures du soir, que les gens rentraient de l’entrainement, de la répétition ou du boulot et que tous n’avaient qu’une idée en tête, rentrer à la maison, aller au lit, retrouver leur bonne amie ou leur amant ou leur chat ou leurs géraniums, mais voilà qu’il y avait cette femme qui marchait au beau milieu de la route, qui marchait lentement en chemise de nuit et qui chantait et qui éclatait de rire, une folle, les gens dans leur voiture se disaient que c’était une folle et qu’ils auraient quelque chose à raconter en rentrant à leur bonne amie, à leur amant, à leur chat ou à leur plante verte, il y avait une folle qui marchait en chemise de nuit au beau milieu de la route tout près du carrefour, tu te rends compte, et elle avait l’air heureuse, cette femme en chemise de nuit, et elle était belle, racontèrent-ils à leur chat, vraiment belle, pulpeuse et belle, la chemise de nuit était échancrée, on voyait ses seins se balancer, elle avait quelque chose comme quarante ans, peut-être moins, ils diront à leurs géraniums qu’ils l’avaient trouvé belle, cette folle qui fredonnait des chansons légères au beau milieu de la route alors que les gens dans les voitures ouvraient les fenêtres pour lui crier dégage, pour lui dire vieille folle alors qu’elle n’était ni vieille ni folle, qu’elle avait juste eu envie de sortir de ce putain d’appartement où elle croupissait toute seule depuis que ce salaud l’avait plaquée pour une plus jeune alors qu’à trente-huit ans on n’est pas vieille, pas encore, alors elle était sortie montrer son corps aux gens dans les voitures, son corps très blanc à cause des phares, son corps qui se mit à tituber mais qui ne tomba pas alors que la file des voitures devenait de plus en plus longue et que les gens coincés commençaient à s’énerver, que le concert de klaxons devenait assourdissant, mais elle s’en foutait, elle chantait des trucs de Brigitte Fontainema croupe de pur-sang fait rêver les enfants, mon sexe imberbe et doux fait tilter les matous, mes flancs de pharaonne allument les hormones – et elle reprenait sa marche chaloupée, sa marche de celle qui sort enfin de prison, sa marche d’alcoolique qui vient de briser sa dernière bouteille de gin, parce que oui, d’accord, voilà ce qu’elle répondra aux flics, elle avait bu, bu à n’en plus finir comme tous les soirs, mais elle avait jeté la dernière bouteille par la fenêtre et elle était sortie et elle avait marché sur cette route au beau milieu des voitures et au beau milieu des klaxons et elle avait chanté à tue-tête et elle était heureuse, ça elle le leur avait dit avec un sourire qui leur avait fait peur, aux flics, elle était heureuse, alors quand ils sont arrivés et qu’il lui ont dit madame suivez-nous, elle a obéi sans chichi et les voitures ont pu redémarrer et les gens sont rentrés à la maison mais ils n’avaient plus tellement envie de parler à leur bonne amie ou à leur amant, parce qu’ils pensaient à cette belle folle sur la route qui marchait au beau milieu des voitures et parce qu’ils étaient jaloux d’elle et qu’eux demain ils iront au boulot puis il rentreront chez eux et qu’à la maison ils n’oseront même pas chanter devant le chat par peur de deviner ce à quoi pense l’animal parce que le regard des autres, mais elle, elle s’en foutait, du regard des autres, elle voulait au contraire qu’ils la regardent, les autres, qu’ils la désirent, les autres, les hommes dans les voitures qui rentrent du fitness, les vieux qui rentrent du loto, les jeunes qui rentrent de l’apéro, elle voulait qu’ils pensent à elle en allant se coucher, qu’ils pensent à elle en baisant leur bonne amie, qu’il pensent à elle en arrosant les géraniums et elle regardait les murs de la cellule de dégrisement, les murs gris de la cellule de dégrisement et elle éclata de rire, comment voulez-vous, cria-t-elle aux flics, qu’on nous dégrise dans des chambres grises ?

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis dans la région de Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon site https://www.lie-tes-ratures.com/ mais aussi sur un blog né à la suite de l'atelier d'été sur la ville : https://fribourgs.com/ Auteur d'un livre autoédité, Je de mots, dictionnaire intime, je suis également présent sur YouTube pour, entre autres expérimentations, y parler de mes lectures : https://www.youtube.com/channel/UCWQ2KqUjzkWSfrjoCjlSctQ

4 commentaires à propos de “Au beau milieu de la route”

  1. Ecriture ténue comme une funambule sur son fil. Grâce, légèreté. et amertume aussi. Collision magnifique.