autobiographies #04 I lumière d’adresses

Tout est austère dans la demeure du Docteur Jamez. Depuis la lourde porte de rue qui nous ravit à l’avenue Molière, en passant par les hautes boiseries de la salle d’attente et jusqu’à son énorme bureau (chêne massif je suppose), on pénètre dans une lugubre maison de maître bruxelloise. Des boiseries sinistres à moulures interminables, il y en a aussi dans son cabinet, vaste pièce parsemée de tapis bariolés (cachemire je suppose) qui tranchent sur la rigueur d’un parquet terne formé de petites lattes usées et en quinconce. S’ajoutent à la sévérité ambiante la haute stature du docteur, sa chevelure luisante et stricte, sa moustache noire et fournie, ses mains fermes et sa voix de basse. Et aussi cette grande fenêtre qui donne sur le jardin et dont les petits carreaux légèrement teintés n’empêchent pas le passage d’une grande quantité de lumière mate qui découpe la silhouette du docteur pour lui conférer plus de raideur encore.

La caravane de Francine (et d’Albert) est la caravane où l’on joue à La Canasta fenêtres ouvertes quand l’été (et celui de 76 est particulièrement chaud !) nous sort d’une Belgique dite souvent pluvieuse. Une petite caravane où j’apprends que le monde est vivable en petit. Petit évier, petit robinet, petite tablette, petit frigo, petits rangements accrochés au plafond, petites poignées, petites fenêtres, petit à petit j’y fais mon nid quand Albert et mon père boivent un pastis près de l’Aubépine qui offre son ombre et que Francine me propose une réussite à l’intérieur. Me fascine la table qu’on abaisse pour que la salle à manger devienne chambre. Me frappe la lumière qui baigne la caravane parcourue de fenêtres sur ses quatre parois. M’impressionne quelques heures plus tard la nuit enveloppante qui enserre de près la petite habitation où Francine me montre des albums photos à la lueur de la lanterne à gaz autour de la quelle tourbillonne  l’un ou l’autre moustique.

Le paquet de beurre avait un emballage bleu, déjà. Et rouge celui du beurre salé. La nappe cirée élimée dans la cuisine où la fermière nous recevait. Le plafond vivait bas, d’épaisses poutres soutenaient l’étage des chambres. A chaque visite, mon père blaguait sur sa petite taille héritée de sa mère : cette ferme était faite pour lui et les murs épais accueillaient le rire grave de la fermière. De la salle de bain contigüe à la cuisine, la fermière disait qu’on n’y avait pas l’eau chaude. Pas comme en ville. Que le confort c’était pour les autres, pour les petits citadins comme moi et elle se demandait si j’aimais les œufs qu’on lui achetait. Et le beurre tu en manges Et l’école tu étudies bien Et le camping tu aimes ça Et c’est pas trop à l’étroit une caravane  Et ainsi de suite les questions dans l’immense cuisine privée de lumière en ces fins de journée, séjour essentiel de la vie agricole quand le labeur se pose. Les mains de la fermière, rudes, rocailleuses, meurtries, jouaient avec un couteau à patates qu’on ne nettoyait jamais. Et les attrape-mouches étaient noirs de monde autour de nous.

Il doit y avoir à l’extérieur un présentoir avec quelques légumes, quelques fruits, quelques fleurs. Il doit y avoir sur les rayons tout ce qu’on peut trouver dans pareil commerce : tout pour l’alimentation, l’entretien de la maison et du corps, le bricolage de base, la réparation des vêtements. Il doit y avoir dans cette boutique une lumière de tablier gris ouvert. Il doit y avoir à gauche ou à droite un étroit comptoir avec une caisse enregistreuse, un petit carnet de souches, un crayon ou un bic. Il doit y avoir dans l’air une haleine souriante de gros homme mal rasé. Il doit y avoir dans cette profusion de tiroirs, boîtes, emballages,  caisses,  sachets, ficelles et élastiques un je ne sais quoi de bienveillant. Il doit y avoir dans cette bienveillance un mensonge réconfortant et dans ce mensonge un soupçon de brutalité secrète.

A propos de Claude Enuset

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