autobiographies #05 | réécritures, histoires vraies, le gagnant

Depuis qu’il était passé à la télévision, c’était la grande vie. Il avait gratté un ticket du Millionnaire et trois télés étaient apparues. Le voyage à Paris, le public qui scandait : ”Le Million! Le Million!”. Et puis la flèche arrêtée sur la tranche dorée à six zéros. Il s’était effondré devant tout le monde, il riait, il pleurait à la fois, étendu sur le sol. Quand je le croisais quelques mois plus tard au supermarché, il était encore euphorique. Il me raconta comment il avait fait tourner la roue à la télé. Il était bien entouré, bien bronzé. Ils revenaient de l’île Maurice, je crois. Ils poussaient un charriot boursouflé, d’où émergeaient des bouteilles de Champagne et le liseré d’or des conserves de foie gras. Il voulait faire un cadeau à ma soeur, il était son parrain après tout. Il n’en eut pas le temps, dix mois après l’émission de télévision, le million s’était envolé et il repartait pointer.

Depuis qu’il était passé à la télévision, c’était la grande vie. Il n’y était pas vraiment préparé, il n’avait jamais connu le confort des gens bien-nés. Il avait gratté un ticket du Millionnaire et trois télés étaient apparues. Le loto, c’était la seule chose qui pouvait faire changer sa fortune et voilà que la chance avait frappé à sa porte. Il faisait un voyage qui allait changer le reste de sa vie. Le voyage à Paris, le public qui scandait : ”Le Million! Le Million!”. Et puis la flèche arrêtée sur la tranche dorée à six zéros. Il s’était effondré devant tout le monde, il riait, il pleurait à la fois, étendu sur le sol. C’était un garcon tellement gentil, un émotif. Pas facile à vivre dans ce milieu un peu rustre et avec un père pas commode. Il avait dû en ravaler des larmes. Et voilà qu’elles coulaient devant tout le monde, à la télé. Quand je le croisais quelques mois plus tard au supermarché, il était encore euphorique. Il me raconta comment il avait fait tourner la roue à la télé. Cela lui était arrivé à lui. C’était possible! D’aileurs, il continuait de jouer. Puisque c’était posible, il en était la preuve. Il était bien entouré, bien bronzé. Ils revenaient de l’île Maurice, je crois. Un groupe d’amis le suivait dans tous ses déplacements à présent. Que ce soit pour aller au supermarché ou à l’île Maurice, il n’était jamais seul. Ils poussaient un charriot boursouflé, d’où émergeaient des bouteilles de Champagne et le liseré d’or des conserves de foie gras. Quand il y en a pour un, il y en a pour dix, c’était la curée. Il voulait faire un cadeau à ma soeur, il était son parrain après tout. Apres son mariage, il s’était détourné de sa propre famille pour épouser celle de sa femme. Ses oncles et tantes n’étaient pas venus, il avait cru à une marque de désapprobation. Peut-être, mais il était également trop tôt pour une célébration. Son père venait de mourir et les frères et soeur étaient encore en deuil. D’ailleurs il avait lui-même pleuré pendant pratiquement toute la fête. J’ai déjà dit qu c’était un garcon sensible. Il n’en eut pas le temps, dix mois après l’émission de télévision, le million s’était envolé et il repartait pointer. Je me demande combien ils étaient à l’accompagner à l’agence d’interim pour trouver un petit boulot.

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Depuis qu’il était passé à la télévision, c’était la grande vie. Lui qui n’avait jamais connu le confort des gens bien-nés, n’était pas préparé à un tel évenement. Il avait gratté un ticket du Millionnaire et trois télés étaient apparues. Le loto, c’est la seule chose qui peut faire changer ta vie quand tu viens de ce milieu. C’était le voyage qui allait changer le reste de sa vie. Se rendre à Paris, le public qui scandait : ”Le Million! Le Million!”. Et puis la flèche arrêtée sur la tranche dorée à six zéros. Il s’était effondré devant tout le monde, il riait, il pleurait à la fois, étendu sur le sol. C’était un garcon sensible, gentil et parfois émotif. Pas facile dans ce milieu un peu rustre avec un père pas commode. Il avait dû en ravaler des larmes pour être un homme. Et voilà qu’elles coulaient devant tout le monde, à la télé. Il ne pouvait s’en empêcher. Quand je le croisais quelques mois plus tard au supermarché, il était encore euphorique. Il me raconta comment il avait fait tourner la roue à la télé. C’était donc possible de changer son destin, il en était la preuve. Il était bien entouré, bien bronzé. Ils revenaient de l’île Maurice, je crois. Un groupe d’amis le suivait dans tous ses déplacements à présent. Ses amis, c’était sa famille maintenant. Pour aller au supermarché ou à l’île Maurice, il n’était jamais seul. Ils poussaient un charriot boursouflé, d’où émergeaient des bouteilles de Champagne et le liseré d’or des conserves de foie gras. Quand il y en a pour un, il y en a pour dix, la curée. Il voulait faire un cadeau à ma soeur, il était son parrain après tout. Apres son mariage, il s’était détourné de sa propre famille pour épouser celle de sa femme. Ses oncles et tantes n’étaient pas venus, il avait cru à une marque de désapprobation. Son père venait de mourir et ils étaient encore en deuil. Tu parles d’une fête, il avait lui-même pleuré toute la soirée. C’est un garcon sensible. Il n’a pas eu le temps de faire un cadeau à ma soeur, dix mois après l’émission de télévision, le million s’était envolé et il repartait pointer. Combien d’amis l’accompagnaient à l’agence d’interim pour trouver un petit boulot?

Depuis qu’il était passé à la télévision, c’était la grande vie. Lui qui n’avait jamais connu le confort des gens bien-nés, n’était pas préparé à un tel évenement. Ce n’était pas de la soie qu’il sentait sur sa joue, ce n’était pas une cuillère d’or qu’il avait dans sa bouche à sa naissance. C’étaient les taloches de son père qui rentrait tard et les cris de la mère pour faire taire ce gueular de cabot qu’on avait reveillé. C’était une rimbambelle de demi-frères et soeurs quelque part,ailleurs. Mais il avait grandi seul entre ce père imprésentable et cette mère solitude. Il avait gratté un ticket du Millionnaire et trois télés étaient apparues. Le loto, c’est la seule chose qui peut faire changer ta vie quand tu viens de ce milieu. Il n’était jamais parti en vacances. Au mieux, pour les vacances, c’était visiter la famille de sa mère à la campagne. Loin de leur appartement en bord d’autoroute. Alors un voyage en train jusqu’à la capitale, c’était énorme! C’était le voyage qui allait changer le reste de sa vie. Paris ! Le public qui scandait : ”Le Million! Le Million!”. Et puis, passer à la télévision, c’était l’heure de gloire, le présentateur leur permettait de montrer au monde qui ils étaient et ce dont ils étaient capables. Et puis la flèche arrêtée sur la tranche dorée à six zéros. C’était trop d’émotions! Plusieurs mois que le père était malade, il allait en crever de fumer comme ca. Entre l’hopital et la queue à l’aube devant l’agence d’intérim pour avoir une chance de partir au chantier, il n’y avait pas beaucoup de distraction. Il s’était effondré devant tout le monde, il riait, il pleurait à la fois, étendu sur le sol. Sa copine l’avait rejoint sur le plateau, l’avait aidé à se relever. Elle saluait la caméra avec de grands gestes pendant qu’une pluie de confettis dorés leur tombait dessus et que le présentateur leur remettait le chèque d’un million de Francs. C’était un garcon sensible, gentil et parfois émotif. Pas facile dans ce milieu un peu rustre avec le père qu’il avait. Il avait dû en ravaler des larmes pour être un homme. Et voilà qu’elles coulaient devant tout le monde, à la télé. Il ne pouvait s’en empêcher. Quand je le croisais quelques mois plus tard au supermarché, il était encore euphorique. Comme si la pluie de confettis le suivait toujours. Il me raconta comment il avait fait tourner la roue à la télé. C’était donc possible de changer son destin, il en était la preuve vivante. Il était bien entouré maintenant, bien bronzé. Ils revenaient de l’île Maurice, je crois. Un groupe d’amis le suivait dans tous ses déplacements à présent. Ses amis, c’était sa famille maintenant. Il s’était marié et avait adopté la famille de sa femme. Sa famille à lui, celle de son père, il avait préféré s’en passer depuis la mort du vieux. Oncles et tantes n’étaient pas venus au mariage, pour lui, c’était fini. D’autant plus que de famille, il en avait une toute neuve et bien remplie. Sa femme avait six frères, et tous vivaient dans le même patelin dans un quartier de logements sociaux. Ils étaient frères et soeurs, voisins, cousins, ils vivaient ensemble en communauté, sans clé à leur porte. Il avait était immédiatement accueuilli par cette famille chaleureuse. Pour aller au supermarché ou à l’île Maurice, il n’était plus jamais seul. Ils poussaient un charriot boursouflé, d’où émergeaient des bouteilles de Champagne et le liseré d’or des conserves de foie gras. Quand il y en a pour un, il y en a pour dix, une curée. Il voulait faire un cadeau à ma soeur, il était son parrain après tout. Apres son mariage, il s’était détourné de sa propre famille pour épouser celle de sa femme. Ses oncles et tantes n’étaient pas venus, il avait cru à une marque de désapprobation. Son père venait de mourir et ils étaient encore en deuil. Tu parles d’une fête, il avait lui-même pleuré toute la soirée. C’est un garcon sensible. Il n’a pas eu le temps de faire un cadeau à ma soeur. Dix mois après l’émission de télévision, le million s’était envolé et il repartait pointer. Englouti par les voyages de luxe à quinze, des investissements dans des affaires qui avaient coulé en moins de temps qu’il le faut pour le dire. Il ne lui restait de son rêve qu’une voiture et les travaux d’agrandissement de son logement social. Combien d’amis l’accompagnèrent à l’agence d’interim pour faire la queue dans l’aube glacée?

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C’était la grande vie depuis qu’il était passé à la télévision. Il n’était pas préparé à un tel évenement, lui qui n’avait jamais connu le confort des gens bien-nés. Il n’avait pas recu une petite cuillère dorée dans la bouche, comme on disait. C’étaient les taloches de son père quand il rentrait tard, les cris de la mère pour faire taire le clébard. C’était une rimbambelle de demi-frères qui vivaient ailleurs, quand il grandissait seul entre ce père imprésentable et cette mère solitude. Il s’était tiré à la première occasion, l’école vite terminée avec le minimum syndical. Sans formation, il pointait aux agences d’intérim pour aider sur les chantiers. Mais les places étaient comptées et il fallait se lever tôt. Ce n’était pas sa copine qui s’occuperait de payer le loyer et la bouteille de whisky du samedi soir. Il avait gratté un ticket du Millionnaire et trois télés étaient apparues. Le loto, c’est la seule chose qui peut faire changer ta vie quand tu viens des tours disait-il. Pour lui qui n’était jamais parti en vacances, le voyage en train jusqu’à la capitale, c’était énorme ! Paris ! Son heure de gloire en tête à tête avec Philippe Rizoli, le public qui scandait : ”Le Million! Le Million!”. Et puis, passer à la télévision, montrer au monde qui il était. C’était trop ! Plusieurs mois que le père était malade, il en creverait de fumer comme ca. Et toutes ces fraudes avec le fisc, les dettes qui allaient s’abattre sur sa mère et lui. Il avait passé les derniers jours entre l’hopital et la queue devant l’agence d’intérim. Et puis la boule s’est arrêtée sur la tranche dorée à six zéros. Les bras en l’air, il s’était effondré devant les caméras, il riait, il pleurait à la fois, étendu sur le sol. Elle l’avait rejoint en courant sur le plateau, l’avait aidé à se relever, saluant avec de grands gestes pendant qu’une pluie de confettis dorés leur tombait dessus et que le présentateur leur remettait le chèque d’un million de Francs. Il avait dû en ravaler des larmes pour être un homme. Et voilà qu’elles coulaient à la télévision. Il ne pouvait s’en empêcher. Quand je le croisais quelques mois plus tard au supermarché, il était encore euphorique. Comme si la pluie de confettis l’avait suivi tout ce temps. Il raconta comment il avait fait tourner la roue à la télé. C’était possible de changer son destin, il en était la preuve vivante. Il continuait de jouer au loto, ca pouvait encore lui arriver. Il était bien entouré, bien bronzé. Ils revenaient de l’île Maurice, je crois. Un groupe d’amis le suivait dans tous ses déplacements maintenant, ils était sa nouvelle famille. La sienne, il avait préféré s’en passer depuis la mort du vieux. Oncles et tantes n’étaient pas venus à son mariage, c’était fini. D’autant plus que de sa nouvelle famille était bien remplie. Il avait été chaleureusement accueuilli, tous vivaient dans la même tour, sans clé à leur porte. Sa mère avait quitté la région, repartie d’où elle était. Mais il ne serait plus jamais seul dorénavant, pour aller au supermarché comme à l’île Maurice. On l’aidait à pousser un charriot boursouflé, d’où émergeaient des bouteilles de Champagne et le liseré d’or des conserves de foie gras. Quand il y en a pour un, il y en a pour dix, la curée. Il voulait nous faire un cadeau. Il n’a pas eu le temps. Dix mois après l’émission de télévision, le million s’était envolé et il repartait pointer. Un million englouti par son train de vie, les voyages de luxe, les investissements dans des affaires qui avaient coulé en moins de temps qu’il le faut pour le dire. Il ne lui resta de son rêve, qu’un beau canapé à paillettes et des photos des îles sur une étagère. Pas d’ami pour l’accompagner à l’agence d’interim dans l’aube glacée.

A propos de Irene Garmandia

Lectrice par amour des mots et des histoires. Voyageuse immobile, perdue entre plusieurs langues, a récemment découvert le jeu d'écrire.

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