autobiographies 06 | vol intercontinental

Cet énervement du voyage, de la crainte mêlé à l’excitation, la volonté et l’impossibilité de dormir, dans le vol intercontinental pour Santiago, des heures enfermés dans une boîte de fer, avec l’angoisse de la proximité, avec une escale à Buenos Aires, descendre et remonter une heure après, suivre du doigt la courbe dessinée par l’avion sur l’écran, un trait horizontal striant la planète, divisant l’Atlantique, glissant sur l’immensité bleue, comme l’image qu’il laisse dans le ciel, la trainée blanche que des yeux pourraient suivre d’en bas, miroir de ses pensées, perdues dans les nuages, dans un bruit sourd, un léger mouvement du doigt, c’est le signal, nul besoin de parler, ou de se regarder, la tête est hochée, une main qui prend le chemin pour s’appuyer sur les accoudoirs, le passager voisin comprend, il se déplie, se lève de son siège, y pose sa couverture, un coussin moelleux, un journal qu’il a froissé sous son coude, s’appuyant sur le repose-tête du siège devant lui, la tête légèrement inclinée pour ne pas se cogner, la femme à ses côtés se déplace comme un crabe, marchant de côté, à petits pas prudents, les yeux au plafond, le sourire crispé, elle se dégage de l’allée pour la laisser passer, les jambes endolories par l’immobilité, les membres engourdis, bêtes, qui retrouvent le mouvement avec surprise et douleur, l’ennui et la lenteur, le protocole et l’embarras d’avoir tout à faire depuis son siège, manger, prier, bailler, regarder l’écran et faire semblant de croire au sommeil, confier qu’il va nous libérer des heures d’attente, essayer d’arreter de penser au sommeil, essayer de contourner l’angoisse, ne pas penser aux heures qui s’écoulent avec lenteur, à la différence horaire une fois attéris, les hublots fermés, sans lumière naturelle, des néons, le bruit sourd des réacteurs, le bourdonnement continu qui s’installe dans la boîte crânienne, des visages qu’elle regarde en passant, les cheveux sombre, les peau brunes, les accents nouveaux, à la fois lointains et familiers, une mère allaite son enfant, la petite main agripée au bras maternel, sa tete enfouie dans la veste de laine, la lumière blanche, un repas abandonné à moitié mangé, le plateau repoussé, l’odeur des restes flottant dans la cabine et la sensation prégnante d’etre comme ce repas, abîmé sans raison et oui, à l’arrivée, il faudra l’ignorer, sourire, parler, comme s’il y avait asez de confort en elle-même pour le partager.

A propos de Irene Garmandia

Lectrice par amour des mots et des histoires. Voyageuse immobile, perdue entre plusieurs langues, a récemment découvert le jeu d'écrire.

Laisser un commentaire