autobiographies #11 | manières (d’êtres habillés)

Les trois stylos de la poche poitrine, une tache d’encre marque la couture inférieure ; la veste en lainage anglais
“Old style” sur la chemise jean délavée. La pointe rouge d’une décoration, comme un pins, au revers du col; le velours alezan brun roux clair du pantalon, les tennis —11 taille américaine— avec l’accroc qui s’effiloche à la pointe du pied droit, allongés sur la table funéraire.

La robe à fleurs qui tire à la taille et aux hanches; de grandes fleurs d’automne; ce crêpe lourd usé aux coudes et sur le bord des boutonnières, une robe des années quarante achetée à New York un été de 1983 dans une boutique des quais: un cadeau; et le pli creux distendu qui appuie la voussure des épaules.

De gros points, comme des pastilles de naphtaline, sur le fond vert — ce vert qui va aux rousses. Robe-manteau de demi saison, avec un haut très ajusté et toute l’ampleur dans la jupe. Sa minceur paille. Dans le miroir en contre jour la ligne d’un fusain de Seurat.

La casquette abimée sur le front comme une brioche qui n’aurait pas levé.

Les genoux brodés, les bagues, celle du pouce, une chevalière d’Odessa qui voyagea dans une boite en fer, sous les grains de charbon médicinal. Les ongles courts lustré avec un boudin de cuir comme une saucisse à cuire.

La blancheur d’un dos, une main; des mèches en cascade sur le rebord d’un lit; un pied bandé qui s’étire.

Leurs  jupes  pleines de frou-frou; leurs lèvres peintes, on voit les dents. Les boucles en circonvolutions bleues qui retombent par grappes sur les épaules nues. leurs jupes volantes pleines de couleurs; immobiles elles sembleraient danser.

Impression rose: la maille duveteuse avec le boutonnage serré, les deux tours de foulard autour de la gorge; ce nouage toujours le même et les pans de soie glissés dans l’échancrure du col. Les clips aux oreilles comme deux gros escargots ventousés.

Bleu de la toile bleue du tablier. Bleu du pigment bleu de la palette. Bleu d’hiver; de serge ou de toile. Bleu de la poitrine; bleu des genoux, où reposent deux grandes mains; battoirs livides sur l’aplat bleu de la blouse.

Deux bottines, un chapeau; entre les deux un courant d’air.


A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Quarante ans de scénographie plus loin, écrit pour lire et ne photographie pas que son lit.

14 commentaires à propos de “autobiographies #11 | manières (d’êtres habillés)”

  1. Merveilleux détails….
    on te sent comme… “dans ton élément”
    j’ai toujours adoré comment tu perçois et écris les étoffes, les vêtements… aussi dans tes images bien sûr
    (allez ouste, tu me donnes envie de m’y mettre moi aussi)

  2. Je suis admiratif, une suite d’étoffes, de couleurs, de mouvements, je ne sais plus ou donner de la tête, bravo.

  3. C’est dingue comme on voit bien les corps sous ces tenues si bien détaillées, je suis épatée

  4. L’introduction du miroir à un moment de ton texte m’a tout simplement invité à me vêtir de tout ce que tu décris. À la fin j’étais nu entre « deux bottines, un chapeau », « un courant d’air » pour pudeur ou liberté ?
    Merci pour cette belle expérience.

    • Merci de ton regard Romain. si les vêtements ont prisvie quelle chance (ça me plait beaucoup cette idée de nu entre bottine et chapeau)