autobiographies #04 | Évocations postales

Le carnet vient de Chine. Sur son avant-dernière page, on peut lire une impression en noir indiquant : : « No. 6420 » et en-dessous « SHANGHAI. CHINA ». Les couvertures sont cartonnées et leurs faces extérieures sont recouvertes de papier noir collé. Les coins sont de couleur rouge, ainsi que la tranche de dos. Trois-cent-quatre-vingt-huit pages, chacune mesurant seize centimètres sur dix. Six-virgule-deux-cent-huit mètres carrés d’espace d’écriture sur papier de médiocre qualité. Chaque page comprend dix-neuf lignes, ce qui représente une longueur totale de sept-cent-trente-sept-virgule-vingt mètres si on met toutes les lignes bout à bout. Plus de deux Tours Eiffel. Cet objet est mon premier carnet d’adresses. Je l’ai utilisé entre mes quinze et mes trente ans, à peu de choses près. Je l’avais compartimenté moi-même en attribuant une quinzaine de pages à chaque lettre de l’alphabet. Il comprend des noms, des prénoms, des adresses et des numéros de téléphone. Exclusivement. Les coordonnées devenues inutilisables, quelle qu’en soit la raison, sont barrées. Mais elles demeurent visibles. Les personnes sont classées par ordre alphabétique du patronyme (et non du prénom), mais y figure également quelques noms d’organismes. La lettre la plus fournie est le C (6 pages et demi) et la moins utilisée et le X (aucune entrée). Voilà pour la présentation de l’objet. A leur lecture, la plupart des adresses me renvoient à des souvenirs. Mais seules quelques unes réactivent en moi toute une panoplie de sens qui paraissent émerger après un long sommeil. Voici quelques unes de ces réactions chimiques (les noms sont volontairement absents, seules les adresses postales demeurent).

26 boulevard du jardin zoologique, Marseille 4ème
L’été est étouffant. La nuit, les fenêtres demeurent grandes ouvertes pour piéger les moindres courants d’air au dernier des six étages d’un vieil immeuble de ville. Les grand arbres des jardins du palais Longchamp, juste en face, amènent un peu de fraîcheur en fin de nuit, juste avant que le soleil se lève. C’est l’heure ou les derniers lions du zoo en décrépitude poussent leurs râles. Un vieil éléphant barrit avec souffrance, lui aussi. Ambiance défraichie de savane en voie de disparition. Au début, plus d’une fois, ces fantômes de vie sauvage ont illuminé mes rêves du petit matin. Ai-je connu réveils plus exotiques ? Puis, quand les cris de souffrance de ces animaux encagés en attente d’une mort inéluctable effacent les brumes révassières, c’est le cauchemar qui circule dans les veines. Je ne suis resté que deux mois dans cet appartement, à rêver puis à cauchemarder. J’y ai vieilli très vite.

Roque d’Embove, route de Brovès, 83830 Bargemon
Adresse fantôme. Fantôme d’un nom, Roque d’Embove, dont la musique résonnait dans ma tête d’enfant mais dont les lettres, dès que je sus lire, sont demeurées détachées de leur sonorité. Les mots écrits « Roque d’Embove » ne correspondent pas à leur prononciation. Impossible, pour moi, d’assimiler cette évidence. Roque d’Embove ne s’écrit pas, il se dit et il s’entend. Fantôme du nom de cette route aussi. Brovès était un village qui a été rayé de la carte lors de la création du camp militaire de Canjuers quand j’étais enfant. Brovès, ce sont des maisons, des rues, une boulangerie abandonnées, désertées. La population a disparu entre deux étés. Brovès, ce sont des maisons qui souffrent de solitude même si des petits soldats grandeur nature viennent y jouer parfois. Je les vois quand nous traversons le camp en voiture. Mais je vois surtout une immense tristesse muette. Celle de l’abandon, celle du fantôme. Roque d’Embove, route de Brovès. J’entends encore le vent siffler entre ces mots vides.

23 6th avenue, New York, 10014
L’appartement sent le thé au jasmin et l’encens. C’est le parfum d’un carrefour, c’est l’odeur du demi-tour. Venu tenter de ce côté de l’Atlantique une autre vie avec elle. Quelques jours d’utopie et d’espérance. Vaincu en plein coeur de Greenwich par un dollar à 10 francs, le contrôle des changes, mon anglais incertain et la promesse d’un autre horizon commun. Ai perdu cet horizon. Ai développé une aversion pour cette langue de tromperie. Ai perdu un rêve qui, en vérité, était un combat. Juste en-dessous, au rez-de-chaussée, le cinéma cultive un autre souvenir. Tous les vendredis soir, depuis des décennies, The Rocky Horror Show transforme les spectateurs en acteurs. Le regretté Meat Loaf me sert la soupe d’un souvenir intemporel qui sent le thé au jasmin et l’encens.

2 rue Guy-de-Maupassant, 76330 Notre-Dame de Gravenchon
Il suffit de rajouter des tirets pour qu’un écrivain devienne une rue. Je relis l’adresse tracée au crayon à papier dans mon agenda et, instantanément, renaît en moi la même réflexion. Qu’est-ce que Guy de Maupassant fait là ? Les tirets l’entravent, l’emprisonnent, le maintiennent en otage d’une fonction qu’on lui a imposée post-mortem. Je l’imagine bâillonné, se débattant pour se libérer de cette servitude postale. Donner le nom d’une personne célèbre à une rue est un acte de cruauté, un geste dégradant. Les chiens y chient, les voitures y agressent, les poubelles y logent, les rats y courent. Une bibliothèque Pablo-Neruda, c’est autre chose. Même une piscine Henry-de-Montherlant peut passer pour un hommage sincère. Mais une rue Guy-de-Maupassant, dans cette petite cité normande qui n’est que raffinerie et odeur de pétrole brûlé, c’est l’abandon de l’homme aux basses oeuvres d’un quotidien puant.

320 rue de la République, BP 90123, 12100 Millau
L’adresse d’une boîte postale éveille en moi deux arborescences imaginaires. La première, relevant du fantastique, indique que la boîte postale étant un acte de domiciliation d’un individu, celui-ci vit dans une boîte à lettres. Si on peut imaginer de telles boîtes avec des dimensions élargies, on ne peut guère pousser notre créativité jusqu’à en faire un lieu d’habitation. A moins que l’individu soit suffisamment petit pour pouvoir entrer dedans. Ou bien d’avoir recours au subterfuge vu dans la Maison des Feuilles ou dans Docteur Who, c’est-à-dire d’imaginer un logement plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur. L’autre piste imaginaire est celle d’une personne ayant pris pour adresse une boîte postale parce qu’elle est n’a plus d’adresse fixe. Vagabond, aventurier, marginal, anarchiste… Cette adresse que je retrouve dans mon carnet est celle d’un ami parti faire le tour du monde. Pendant ce temps, son courrier arrivait dans cette boite. Je revois cet ami souvent, il ne fait plus le tour du monde. Il doit avoir une adresse normale maintenant.

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

Un commentaire à propos de “autobiographies #04 | Évocations postales”

Laisser un commentaire