autobiographies #06 | voyage à Sumatra

ça cahote, ça ébranle les reins, route si mauvaise qu’on doit s’agripper au bord de sièges comme on peut – dormir pas question –, heure après heure ça percute contre les os, ça entame le courage, les sièges en bois recouverts d’une maigre mousse enveloppée de moleskine souvent déchirée, voire éventrée, le véhicule à bout d’usage au moteur cependant increvable à ce que prétendent les deux petits hommes à peau foncée et gencives rougies par le bétel (une sacrée équipe, ces deux-là), chauffeur et mécano installés sur le même siège côte à côte sensés manœuvrer cet autobus déglingué jusqu’à l’extrême sud de la plus grande île de l’Insulinde, une progression compliquée et risquée pour on ne sait combien d’heures, voire de jours – tant d’aléas comme accidents de camion, ponts coupés par les pluies, effondrements de route ou glissements de terrain, que ça en devient impossible à chiffrer, la notion de durée elle-même hors de pensée –, une bien étrange navigation dans les limbes de cette forêt tropicale révélés à l’occasion des virages par des phares d’une puissance désolante, forêt devenue peu à peu rempart obscur infranchissable dressé de chaque côté de la piste depuis qu’on a quitté la gare routière de Medan, vagues souvenirs d’un champ de poussière investi par un grand bazar, une foire, une zone de transit avec foule de voyageurs en attente et vendeurs à la sauvette de morceaux de fruits dans des sachets en plastique, souvenirs désormais entreposés telles des billes déversées dans un trou avec la nuit rapidement tombée, les arbres immenses offrant leurs découpures un bref moment contre le ciel rougeoyant et puis le noir s’abattant d’un coup sur eux, les tassant, transformant leur masse en une matière dense quasi impénétrable et du même coup réduisant la route à une tranchée, à un trait fin et fragile soumis aux incursions fréquentes d’animaux sauvages, aux secousses sismiques et aux pluies diluviennes, l’autobus rien qu’une misérable carcasse lancée à la vitesse qu’elle peut et soumise à toutes espèces de périls, parfois interjections dans une langue brutale de la part du mécano pour réveiller l’attention du conducteur à propos d’une ornière, d’un obstacle surprise, ou alors gémissements d’enfant assoupi en dépit des bruits de tôle et de moteur en surchauffe brusquement réveillé, la température grimpée d’un cran dans l’habitacle en dépit de la nuit, insectes tournoyants, fumée âcre des cigarettes au clou de girofle, mains moites agrippées aux sièges mal arrimés, une sueur grasse recouvrant progressivement la peau des corps entassés avec volaille et bagages, corps inévitablement se heurtant au gré des somnolences et tendus dans l’espérance du prochain arrêt prévu on ne sait pas quand dans un bouiboui improvisé en pleine jungle avec quelques lampes à pétrole bien falotes, une étape nécessaire pour se déplier secouer ses muscles happer l’air humide par bouffées avant d’attendre son tour devant la baraque en planches qui sert de lieu d’aisance (impensable pour une fille de s’avancer dans les fourrés, en plus étrangère, avec ça la peur des tigres et des serpents sans compter les mauvaises rencontres), avaler un petit quelque chose, riz frit aux légumes – guère le choix –, deux trois ramboutans si c’est la saison, les deux compères installés dans une bicoque voisine pour manger leur repas spécialement prévu pour les chauffeurs de la compagnie, observant tour à tour l’épuisement et la résignation sur les visages saisis au hasard des lueurs sous feuillages développant une multitude d’ombres, s’efforçant de ne pas penser aux heures qui restent pour atteindre Padang (car à peine dépassé la ville de Sibolga, embarquement pour l’île de Nias, un lieu dont on sait peu de chose), reprendre la route alors qu’un croissant de lune a paru très haut, l’habitacle désormais chargé d’odeurs corporelles auxquelles s’ajoutent les pénibles exhalaisons des durians embarqués à l’arrière, fruits très prisés dans ces contrées offerts aux amis et à la famille dont la chair crémeuse dégage d’affreux arômes de soufre et d’oignon – impossible à ce stade d’y échapper –, la nuit longue et vaste répandant alors sans retenue dans les cerveaux ses plaintes végétales, ses vents d’inquiétude, ses rumeurs attachées aux errances des bêtes, ses stridences et hurlements de singes, ses angoisses de la panne qui entraînerait un séjour en bord de piste bien peu conseillé à pareilles heures, la nuit longue et vaste rendant plus sensible qu’ailleurs l’apparente immobilité du temps au cœur de ces ténèbres chargées de menaces bien que les canopées soient habitées d’étoiles alors qu’on est si loin de chez soi sans possibilité de s’en retourner, de fuir l’épreuve, de dire non

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

4 commentaires à propos de “autobiographies #06 | voyage à Sumatra”

  1. Mal partout rien qu’à lire, si belles descriptions. La nuit et ce qu’elle fait aux arbres. C’est tellement donné avec les details qu’il faut, c’est comme si on le vivait depuis son propre corps, tous les sens. Et alors toute la fin, beau +++. Merci, Françoise.

    • Oh merci Anne pour ta lecture…
      tout premier retour, premiers échos, savoir ce que ça fait, si ça fonctionne ou non, ce voyage, cette virée épique qui m’a laissée quelques souvenirs
      mais c’est fou comme la mémoire restitue par à-coups et comment les mots tricotent tout cela en un seul corps, un seul élan…

    • Merci chère H. d’être venue passer ce moment dans mon bus déglingué…
      tenter de retrouver les images dans le noir, si peu de lumière, l’immensité de la forêt hostile, les bruits, les sensations si déroutantes (même avec une certaine expérience des tropiques), et du coup se sentir si vivant…

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