autobiographies #01 I Bestiaire : girafe, mouche, coccinelle, araignée, sauterelle

Le lait bouillant monte dans la casserole en fer blanc. La main de la grand-mère agrippe le manche, retire prestement la casserole. Long écoulement du lait mousseux, du bec de la casserole dans le bol ébréché. Les dix doigts écartés de la fillette fermement plaqués dessus pour le porter à ses lèvres. Sur la table en formica bleu, deux longues tartines recouvertes d’une épaisse couche de beurre salé. Coude levé, cou tendu, tartine plongée dans le lait fumant. Sur la langue, les délices du lait sucré, du beurre salé étalé sur le pain frais à la mie bien serrée. Les deux tartines englouties sous les yeux de la grand-mère assise bienheureuse en face d’elle. La fillette saute de sa chaise. La journée commence. Chaque matin, elle court coller son nez à la vitrine du buffet de la salle à manger. Chaque matin, la main de la grand-mère s’avance, ouvre la vitrine, en retire la petite girafe articulée en bois. Soudain la girafe se tord en tous sens, cou, pattes, queue. Chaque matin, hurlement de peur de la fillette. Qui se réfugie dans le tablier de la grand-mère. Qui repose la girafe et presse l’enfant contre ses cuisses. En riant.

Zébrures incessantes de la mouche dans l’air saturé de chaleur. Chambre au papier peint dépoli, aux rideaux tirés laissant glisser au sol, vers le grand lit au drap de mélisse, un fin rai de lumière. Sieste. Allongée sous le drap, la fillette aux yeux fermés, visage enfoui entre les seins lourds de sa grand-mère, qui la tient, la retient, la détient, menue brindille, dans ses énormes bras aux gros coudes chantournés. Un pouce dans la bouche, l’autre main fouaillant, machinale, de ses minuscules doigts aveugles, les infinis coins et recoins de la chair débordante du coude nourricier. La mouche s’est posée sur l’abat-jour de guingois. Bras refermés sur le corps de l’enfant, la vieille veille. L’enfant rêve. Course sous le soleil dans le champ de coquelicots voisin. S’agenouillant, saisissant un bouton poilu entre le pouce et l’index, entreprenant de l’ouvrir, avec précaution, de déplier chaque pétale prisonnier, un à un. Sans elle, ils n’y arriveront jamais.

17 heures. Le père, à la porte, tout sourire. Au fond de l’appartement, la fillette pleurant agrippée aux jambes de sa grand-mère. Elle ne veut pas y aller, elle veut rester là avec mamie. Ce jour-là, elle porte le « petit modèle » acheté par la grand-mère dans l’après-midi chez la mercière d’en bas. Le père accroupi devant elle, lui caressant la joue, Qu’elle est jolie ta robe coccinelle ma Toutoune. Tu as dit merci à mamie ? La grand-mère, muette, droite, main fermement posée sur la tête de l’enfant reniflant dans son tablier. Le père prenant doucement la main de la fillette. Qui crie, se débat, lui échappe pour courir vers la grand-mère. Qui la soulève, la serre dans ses bras, sourire attendri. Et le père la détachant du cou de la femme, Allez viens ma Toutoune, il faut y aller maintenant, maman nous attend. Tu vas dormir à la maison. Demain tu reviendras chez mamie. Chaque soir comme ça, hurlements, arrachements. Chaque soir la porte claquée derrière le père descendant les escaliers, une main sur la rampe, l’autre tirant la fillette en larmes trébuchant à chaque marche. La bride de sa sandale mal fermée.

La poignée de la porte tournant lentement dans le silence de la nuit. Sous son drap, la fillette l’entend grincer. La grand-mère, sac au bras, manteau sur le dos, s’avançant sur la pointe des pieds jusqu’au petit lit, allumant la lampe, tirant la chaise au chevet, s’asseyant, son sac posé sur les genoux, se penchant sur la joue de pêche de la fillette. Qui se retourne face au mur, rabattant la couverture sur sa tête. Mamie va prendre le bateau ma chérie. Demain c’est maman qui te fera tes tartines. Tu seras bien sage avec maman, hein ? Moi je vais m’en aller. Tu comprends ? Il faut que je parte. Je ne peux pas t’emmener. Bientôt toi aussi tu prendras le bateau avec papa et maman. Et après on se reverra là-bas. Tu comprends ? Allez viens faire un gros baiser à mamie. La fillette, pouce dans la bouche. Serrant très fort sa poupée. Fermant très fort ses yeux. Enfouissant très fort sa tête sous l’oreiller. Pour boucher très fort ses oreilles. Caresse de la grand-mère dans les boucles de l’enfant. Clic de la lampe qui s’éteint, pas qui s’éloignent, grincement de la poignée qui se referme. Puis plus rien. Que les yeux de la fillette qui suivent l’araignée remontant la fissure sur le mur.

Après l’averse, gisant sur les ardoises luisantes du perron, la poupée désarticulée, membres écartelés tendus vers le grand bleu du ciel, déjà revenu. Micro-amas de boue craquelée dans les boucles blondes. Le bras potelé du poupon hors de la manche du gilet de laine chinée gorgé d’eau, tricot de la grand-mère. Sur l’œil fermé aux cils collés, une sauterelle s’est figée. L’autre œil grand ouvert dans le silence tiède de l’après-midi d’été. Accroupie à ses côtés, la fillette, à peine plus haute que la poupée, peinant de ses bras tout courts à la soulever, la relever, l’embrasser, pour la réchauffer, la réconforter. Car l’enfant est toute mouillée aussi, de ses larmes qui n’en finissent pas de couler, sur ses joues rondes, son cou, son short maculé, ses sandales à brides. Sur la façade blanche, l’ombre vacillante des deux frêles silhouettes enlacées.

A propos de Corinne Dupuy

Détestant m'exprimer en public, je ne voulais pas enseigner. Je me suis retrouvée dans la com. Et j'ai fini par écrire un livre, paru aux éditions Velvet : https://www.editionsvelvet.com/a/corinne-dupuy/le-bernard-l-ermite-dans-l-aquarium. Si vous le lisez, vous comprendrez que "L'autobiographie comme fiction", ça me parle. Avec les confinements, j'ai quitté Paris. Je vis aujourd'hui dans les Côtes d'Armor.

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