autobiographies #11 | Louise

Ongles parfaits, limés, sertis comme camés au bout des doigts, résille des veines bleues sur les mains sarmenteuses — mais d’une douceur sèche, et tièdes comme le sont les oiseaux — qu’elle glisse pour la sortie avec la perfection de l’habitude dans les gants de pécari. Sur l’auréole blanche de ses cheveux soyeux, elle coiffe le chapeau de castor qui tient au chaud le récit de sa vie — deux petites pattes griffues fixées à l’arrière du chapeau signent avec précision l’origine animale de la peau. Initiative de la modiste qui fabriquait ses chapeaux sur mesure à l’époque de Poitiers. Assortis à ses tenues. Ce castor était-il américain ? Sa peau a-t-elle traversé l’océan par bateau ou le continent par le train ? — Des renards argentés posés sur les épaules de son manteau enveloppent son cou fragile — ils viennent d’outre-temps, comme le castor du chapeau .Sur eux, un parfum d’antan, de livre de contes, qui ne fait pas penser au vivant, mais au monde douillet des chats qui dorment, ou à des armoires de linge propre, de prénoms et de lieux amidonnés. Dessous, autour du cou, le rang de perles fines — vivantes, tout à fait ; posé sur la tablette de la salle de bain, aux côtés de la brosse à cheveux, du flacon d’eau de Cologne et de la boîte à poudre de riz, le collier conserve cet éclat qui vient de la mer ; emporté dans la neige d’un hiver, la pagaille des vêtements, les tiroirs retournés à la hâte. Disparu. Le pull – elle dit poule — est blanc, beige, gris, mousseux, nuageux, tricoté main. La laine est le parfum exquis de l’après-midi près de la fenêtre. Le cliquetis des aiguilles sa musique, piquetée de propos, aimables et souriants. La jupe — pantalon : jamais !!! — descend à mi-mollet. Les bas en soie plissent parfois un peu dans les escarpins à talons plats – qui sonnent sur le macadam, les pavés de la bourgade, donnant à la sortie sa voix.

Dedans. Dans le matin des tranches de baguette grillée, beurrées, trempées dans la tasse de café, elle n’est pas encore tout à fait là: la robe de chambre est taillée dans un pilou indécis sans forme ; pourpre foncé, terne, inexistant quoique galonné. Elle fait un peu la poussière, la maison sent les meubles et les tapis distraitement.

Dans un passé que je ne connais que par son récit : cinq femmes en fuite dans une nuit allemande —elle dit si tu savais comme ils nous avaient fagotées—, une balle perdue dans une blouse de déportée mise à sécher sur la corde, des chaussures en autruche trouvées dans le coffre d’un théâtre de Cologne, une caisse de raisins de Corinthe. Et le retour.

A propos de Catherine Bourzat

D’abord l’Asie, inconditionnellement. Plus d’un tiers de ma vie. Des voyages, des textes, des images, des publications. Depuis quinze ans, le grand saut : quitter Paris pour la vie à la campagne, la passion jardin, les chemins. Un jour, j’ai poussé la porte d’un atelier d’écriture dans un village du Quercy, puis d’un atelier virtuel avec le confinement. Et me voici aujourd’hui, intimidée et enthousiaste face à ce grand bouillonnement, avec l’envie d’y faire un bout de route.

13 commentaires à propos de “autobiographies #11 | Louise”

  1. Merci, Marie, Louise, Jean-Luc, Françoise, Catherine pour ces commentaires qui m’encouragent. Sincèrement, je ne suis pas du tout sûre d’avoir complètement suivi la proposition. Elle a piqué ma curiosité, j’ai écouté Gertrude Stein en anglais, dans la langue, avec les auxiliaires, j’ai revu en pensée les grands collages cubistes, et j’ai trouvé son abstraction finalement plus charnue que cérébrale. « Abstraction charnue ». Picasso peintre espagnol. En écoutant la proposition, j’ai noté Louise, textiles, voix. Et ça a donné ce texte.

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