autobiographies #03 | noisetiers

Ce chemin comme l’une de ces visions d’un rêve, interchangeable dans l’esprit, pouvant se glisser dans n’importe quel paysage foulé. Un paysage de nature, une évidence, là où la nature humaine n’a pu que laisser sa très légère empreinte, là où les arbres sont des êtres bien plus intéressants, là où on l’on perçoit leur silence on s’étonne aussi du bruit qu’ils font lorsqu’on prend le temps de se taire et de poser l’oreille et la joue contre leur tronc, alors une musique intérieure parfois se saisit du corps humain et ajuste, pour un temps très incertain, les valeurs d’un monde qui se décompose. Il suffisait d’une lumière qui n’avait pas de temps fixé, ou de saisons, de cette lumière qui transforme l’air en rayons palpables, alors le chemin pouvait s’y dessiner, quelques boucles et puis se fondre. Les contours d’un rêve ne sont pas limités, mais ceux d’un chemin se façonnent dans l’esprit, se bruissent de quelques feuilles qui forment le chemin, mais un chemin qui ne se contient pas aussi c’est surtout la bordure du ciel que dessinent les feuilles en ourlets noirs, une broderie qui s’éparpille dans les nuages. Sur la gauche, un muret d’où dépassent des arbres inconnus, sur la droite des noisetiers s’élèvent jusqu’à former une voute, plus le passage se creuse plus les noisetiers gagnent la terre et forment des créatures nouvelles. Les feuilles rougissantes marquent un enveloppement de feu tant que la lumière demeure. Aussi ce sentier vient d’ici et de nulle part, cette terre battue par les êtres qui la pénètrent, le détail des feuilles et les fruits des noisetiers sont les seuls éléments qui demeurent et s’impriment sur les yeux qui s’y posent. Le noisetier du fond du passage qui jamais ne s’arrête est le plus grand, c’est vers lui que tendent les autres, c’est vers cette ombre qui fait quatre fois la taille de l’enfant qui se mesure au lointain. C’est l’ombre qui absorbe, ce n’est jamais la taille réelle, tout est mesuré mais rien jamais n’est retenu, car les instruments de mesure reposent dans un esprit encore malléable ; et si le nom de l’arbre est connu c’est qu’il a été soufflé par une bouche autre, des lèvres d’une altérité aussi mystérieuse que le ton de notre voix – mais est-ce vraiment notre voix – celle qui raconte l’histoire que nous déchiffrons en notre for intérieur pour la première fois. Quelle résistance que d’avancer dans ce qui devient la nuit, les seuls repères s’ondulant dans une rangée touffue sont balancés dans le vent et, de temps à autre, rétrécissent ou agrandissent le chemin sans jamais le fixer. Les mots qui tournent dans l’esprit sont ceux qui désignent les fruits entre les dents de lait. Les clignements de paupières déplacent les arbres qui dansent et froissent le ciel. Lorsque le doigt passe sur la coupe amorcée, de la sève en assure une petite permanence. Au lieu de dévorer le fruit, grignoter la feuille de noisette dans une précipitation, la bascule du crâne vers le ciel couronné de feuilles, voilà où tout est relâché vers un langage d’arbres.

Nous offrons au monde bien des messages mais il semble ne pas y avoir assez d’interprètes pour que vous puissiez établir un peu plus d’un abécédaire et vous nous utilisez sans nous connaître. Notre langage certes complexe et incertain se pare pourtant de ce qui vous entoure, de ce que nous avons en commun, comme des eaux, des couleurs, des odeurs et des matières. Si nous nous tenons à la verticale, c’est que nous vous montrons que l’exemple, c’est autant se tenir debout, se tourner vers la lumière tout en protégeant la terre qui nous nourrit. Ne pas oublier le tout petit invisible. Nous n’explicitons rien, nous vous donnons à voir, nos branches qui se croisent sont des mains nerveuses, c’est ce que vous dites, et c’est ce que nous entendons, mais vous n’allez jamais bien loin avec vos paroles, même dans vos rêves. Les compositions et décompositions de ce que nous sommes, vous en êtes troublé. Que pourrions-nous faire de plus, si déjà votre regard se refuse à se poser sur nos êtres, nous les noisetiers comme le reste de nos parents dont les plus proches sont nommés arbres par ici. Vous n’avez pas la moindre emprise sur nous ; même le coup qui m’a été porté, qui ne fait que me fragiliser, ce coup qui est le vôtre, ni moi ni les autres ne vous en tiendront rigueur, si nous ne sommes pas là pour votre plaisir, nous ne sommes pas là pour causer votre malheur. Silence. Entre chien et loup, à une heure où tout paraît hors de tout repère humain, où nous sommes guidés par nos besoins et nos devoirs, lorsque notre cime et nos racines forment un bout du cercle dans lequel s’inscrit nos origines, notre existence et notre fin – que nous ne désirons pas plus que nous ne la craignons – nous existons d’une manière plus forte pour une poignée d’enfants qui viennent se perdre auprès de nous. Lorsque la nuit ne s’étend pas encore sur le ciel d’un bleu très pur, très froid, comme le reflet d’un lac sans mouvement. C’est sans doute de ce type de ciel que provient un bruit immense et sourd, régulant les êtres qui circulent au-dessus de nous. Parfois, leur vol s’interrompt. Et les oiseaux se déchirent des vers entre les branches voisines, s’alourdissent pour affronter les rigueurs des saisons froides. Ils communiquent leur monde et leurs voyages, c’est une musique qui résonne dans le bois et se fige dans la sève. Il y a peu de temps, c’était entre mes branches qu’ils venaient piailler, leurs pattes et leurs coups de becs en pulsations veineuses, jusqu’il y a peu leurs plumes demeuraient accrochées dans les éclats de mes bois. Une odeur de fumée et d’herbes humides caresse nos troncs. Ce que je n’ai plus et que mes semblables laissent pleuvoir, ce sont ces casques qui paraissent bleus dans le jour qui tombe, pourtant ils sont verts et même velus sous la pulpe de leurs doigts, et renferment les trésors qu’une langue baptise noisettes. Du reste ces histoires de couleurs et de sensations se résument en une vision rapide, le chemin que je borde avec toi et les autres se dessine par éclats, la lumière surgissant, filtrant dans l’obscurité et repassant sur les zones d’ombres. Le temps qui coule en sève s’agglutine en moi depuis longtemps déjà, et la coupe récente la fait jaillir de moi. Ce chemin de noisetiers reflété à l’envers dans ma sève brillante, sur mon écorce qui s’effrite au contact du monde, c’est un peu du temps qui renaît en souvenir partagé.

A propos de Alice Diaz

Enfant, veut être litote. Adolescente, passe beaucoup de temps derrière les écrans à créer des mondes et des personnages. Participe à des ateliers d'écriture. Expérimente la photographie. Fière membre du Castor Magazine. Educatrice spécialisée en devenir. Tient un blog où elle cherche à faire signe.

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