#P11 BRUITS

Ils disent que le corps est une véritable machine. Une usine qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui vit… et qui fait du bruit. Ils disent que le corps ne veut rien dire, qu’il se contente de brouiller le signal, qu’il fait obstacle à la réception de l’information. Et cela sans raison aucune : parce qu’il est une machine, un agencement de rouages dont le but serait juste de faire perdurer des organes, assemblage complexe de tissus vivants, aveugles et sourds à tout ce qui n’est pas eux-mêmes. Ils disent que le corps ne sait pas ce qu’il fait. Ou bien ils disent que c’est l’air qui le traverse et le fait résonner, comme un instrument de musique soumis aux caprices d’un interprète dément. Alors il laisse échapper des sons incongrus. Les articulations craquent, les mâchoires grincent, les viscères gargouillent, les diaphragmes hoquettent, les gorges éructent ou déglutissent sans fin , les nez expulsent des corps étrangers dans des éternuements inopportuns, les poumons exténués soupirent comme des forges, les fondements évacuent des flatulences malsaines. Le corps résonne en marge de la raison, disent-ils. De l’intérieur on ne l’entend pas sauf la nuit dans le silence. L’angoisse se fait plus forte à l’écouter jouer du tambour dans les oreilles. On cherche à l’oublier en restant aux aguets des sirènes d’ambulances qui passent au carrefour. On porte son attention sur les cahots du train qui n’en finissent plus de dégringoler dans le lointain. On absorbe les engouffrements du vent dans les structures du bâtiment. On suit les froissements de la pluie dans les ténèbres du dehors. Tous les bruits plutôt que celui du vivant qui s’obstine. Même le signal sonore de la machine qui revient régulièrement comme pour ponctuer le temps dans le faux silence de la chambre, le vacarme des plateaux repas qu’on apporte ou qu’on enlève, les éclats des voix qui s’interpellent dans l’ailleurs du couloir. Des voix qui ne disent rien, la banalité d’un travail bien ordonné, la rumeur continue d’un monde d’où le sens s’est retiré, le grincement d’une porte dans la chambre, les murmures rassurants des visites qu’on voudrait prolonger jusque dans le rêve. Parfois des clapotis parviennent d’un autre espace qu’on a quitté, comme des fantômes de bruits sans matière. On a du mal à démêler le présent et l’absent. Des déflagrations surgissent d’on ne sait où, puis se retirent et s’étiolent. Des mélodies reviennent, on les reconnait au passage, puis s’effacent dans un brouhaha de sonorités impalpables. On écoute sans chercher à comprendre. Tout plutôt que la conscience nue de ne plus être qu’un corps.

A propos de Christian Chastan

"- En quoi consiste ta justification ? - Je n'en ai aucune. - Et tu parviens à vivre ? - Précisément pour cette raison, car je ne parviendrais pas à vivre avec une justification. Comment pourrais-je justifier la multitude de mes actes et des circonstances de mon existence ?" F.K.

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