#P11 – En chemin

… le bruit mat de la canne sur les marches de pierre, faible bruissement d’un petit éboulement de terre, des voix jeunes viennent de la rue des Grottes, molles, avalant les syllabes, le glissement chuintant d’une roue de vélo qui prend en dérapant le virage vers la descente de la rue Saint Etienne, ronflement sourd d’un moteur à l’arrêt face au premier restaurant par les grandes fenêtres duquel parviennent, fortes, les voix aillées discutant du service du soir, passage d’une voiture descendant presque silencieusement la pente, le bruit de la canne sur l’étroit trottoir face aux restaurants, le choc de cartons vides heurtant le muret de pierre, bruit de la canne et d’un pied dans le caniveau, échange d’excuses murmuré si bas qu’inaudible, pour la forme, bref bruit métallique d’un coffre qui se ferme, des voix banales et claires qui demandent leur chemin, la réponse de la serveuse, si forte, accentuée, qu’on dirait un air de bravoure, et grands rires mats et bruyants sans raison apparente, deux vélos, une voiture, un minicar électrique qui se remarque davantage par son silence que souligne l’air qu’il déplace, en haut de la rampe une voix enregistrée disant « ouverture de… » la suite couverte par le frottement des plots qui s’enfoncent dans la chaussée, le son de la canne sur le sol en enrobé du nouveau trottoir devient presque inaudible, claquement amorti d’une portière de voiture, le dialogue de deux violons parvient, très faible, on ne sait d’où, sans doute de l’opéra, si faible que c’est presque une idée de musique, si faible qu’il se noie, disparaît dans le bruit, soupir d’un moteur réveillé et de pneus remuant un mélange de brindilles, graviers et eau laissé par la pluie, de la voiture qui démarre et passe avant que les plots reprennent silencieusement, ou presque, leur place, bruit d’étoffe et claquement presque imperceptible d’un parapluie qu’on ouvre, un juron, clair, isolé, descend de l’immeuble, le froissement du vent qui se lève dans les buissons de laurier, une barrière métallique qui tombe sur les dalles, murmure aigu des pneus d’un vélo, celui plus mat d’une trottinette et cliquetis des chaînes garnissant le blouson de celui qu’elle porte, sur le magma de sons, voix lointaines, pas, feuilles animées des platanes, heurts plus ou moins sourds d’objets contre on ne sait quoi, dans lequel on entre en pénétrant sur la place, se détache un moment le fracas des bouteilles qu’un garçon de café envoie dans un container, bruit de la canne et des pas sur les plaques de métal entourant la batterie de silos à ordures, chuintement de semelles sur les pavés mouillés, bribes de conversations des groupes qui passent, clarté des syllabes portées par des phrases que l’on ne cherche pas à comprendre, musique des timbres de voix, dialogue entre le grognement heurté des roues d’une valise et le feulement d’un chariot de commissions, un enfant frappe la grille qui entoure le manège et le son vibre jusqu’au sommet, juste avant le chapiteau, un cri sans importance venu d’une terrasse éloignée, un « bonjour » rieur, une rencontre, tous les bruits s’effacent dans un dialogue.

A propos de Brigitte Célérier

une des légendes du blog au quotidien, nous sommes très honorés de sa présence ici – à suivre notamment, dans sa ville d'Avignon, au moment du festival...

10 commentaires à propos de “#P11 – En chemin”

  1. du plaisir à écouter cette balade sonore : “le dialogue de deux violons parvient, très faible, on ne sait d’où, sans doute de l’opéra, si faible que c’est presque une idée de musique, si faible qu’il se noie, disparaît dans le bruit”.

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