Carnets Individuels | Tristan Mat

#40

Le carnet est une forme apposée au monde.

Une surface, une épaisseur. Et les angles.

La carnet doit devenir forme, il doit inventer sa forme.

Dispositif. Tu l’installes où tu choisis le mot monde.

La reliure n’est pas dans les mots.

Considère le déplacement : carnet sur une feuille unique, gravé dans la pierre, sur des feuilles volantes.

Pas de place pour le maître, pas de place pour l’ami.

Il faut aller les racoler : format, lignes, minceur, lissé. Les regarder jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’à laisser tomber les phrases jusqu’au bout.

Compte les vides, surtout.

Aucun voyage, mais emmène le carnet en promenade.

Pinceau, couteau, stylo, doigt, aiguille, colle, langue.

Une fois, essaye de tenir un carnet sans mots.

Tu le mets où, le temps?

Ne parle pas mais sans te taire.

Prends un livre, très loin de toi, et fais-en ton carnet.

Débauche, ascèse. Jamais de milieu.

Écris sur le dos de l’ennemi.

Ouvrir, fermer. Réel.

A chaque nouveau carnet, abjure la voie, choisis en une autre.

Comme d’autres leur alcool, leur substance, ton carnet. Réduis toi à cela.

Il n’y a pas de carnet de rêve : écris.

Plusieurs amours : toujours.

Quand tu penses au suicide, considère de monter sur un banc et de beugler ton carnet..

Oublie que c’est toi qui notes.

Tu veux être enterré avec tes carnets, oui ou non ?

Le carnet est une forme opposée au monde.

#38 Seulement dans le rêve, je fuis enfin. Seulement dans le rêve, la parole arrive en moi. Seulement dans le rêve, nous nous retrouvons heureux. Seulement dans le rêve, je rencontre mes amis d’écriture. Seulement dans le rêve, les yeux ne sont pas là. Seulement dans le rêve, il n’y a pas de mot mort..

#35 Ce que ma main écrit et que je n’arrive plus à relire. Des notes elliptiques dont je ne sais plus de quoi elle étaient mot de passe. Écran de ma faute. J’écris ceci sans intention. Ces vies dont on ne savait rien. Plus de distances entre les livres. L’ordre du tableau. Exercices d’aberration. Toit/toi/tout ce qui tremble. Explosion et pins. Il faudra laisser sa poussière.

#37 Il pleut. La phrase ne prétend pas, elle n’édicte pas. Elle n’offre pas d’illusion, ne propose pas d’espérance, ne se pare d’aucun artifice. Elle est nue comme la nuit qu’il nous a donnée. Elle est trop simple pour l’échange quotidien. On dirait : tiens il pleut point ; tu as vu, il pleut ; Je dois prendre mon parapluie, il pleut. Imaginez ceci : une voix qui dit : il pleut, sans rien ajouter, sans adresse, sans savoir si un autre existe.

#34 Il projetait d’aller au Japon en pèlerinage pour les ginkgos, ou plus modestement (cela correspondait mieux à son dessein) de visiter tous les parcs de Rome où on peut les rencontrer. Un jour, en fin de matinée – c’est le début de l’hiver, le ciel est bas – sur les autobloquants noircis de la station service, il découvre une feuille jaune aux deux lobes. Les heures encore à venir avant la nuit, et rétrospectivement celles déjà passées depuis l’aube se parent de lumière. Récit pour Peter Handke.

#33 – Ouvrez l’espace, disait le Mexicain.

– Mastique la syllabe en silence et en la faisant résonner dans ton crâne onze mille fois.

– Vois sans regarder, puis va en arrière sans bouger.

– Ralentis le geste jusqu’à être à côté de lui.

– Tourne, ajoute les cercles et les huits pour atteindre l’immobilité.

– Entre deux notes, entre.

– Dors dans la lumière, dors un instant.

– Arrête. Sois l’arrêt.

– Regarde la pierre et entre en elle.

– Oublie le jusque, oublie l’au-delà même d’un pas.

#32 Tu n’es pas là – certes – dans les herbes balancées dans l’absence presque du vent. Ni entre les branches de l’arbre où j’avais déposé le livre de la traversée de l’enfer jusqu’au paradis. Dans l’air non, en moi non. Certes est ton mot : il n’y a pas d’heures pour toi. Il faudrait peut-être des mots, enfin.

#30 Les égouts sont las. Ils sont presque aussi vieux que la ville. Ils en sont la carte la plus certaine. Ils ont traversé les temps, leurs guerres, histoire s’écrivant en se recouvrant elle-même. Incurie : les regards ne sont pas nettoyés. A la première pluie de l’hiver comme aujourd’hui, les grilles d’évacuation vomissent des eaux sombres. Des flaques deviennent des lacs. Des voitures et des bennes à ordure se soulèvent et glissent, libres. Les rats se sauveront toujours.

#26 La fumée beaucoup de fumée devant lui qui est de dos tête couverte comme s’il fumait plusieurs fois | rouge parfait cette pensée mais c’est une voiture neuve | en 1985 il écrit ripoliné d’un autre siècle le maître et un autre aussi de la même date | il n’y aura plus de journal s’il y a ceci | visage croisé sur l’autre chaussée je pense à ta fougue je manque de m’écraser dans le rouge du camion devant moi | le chignon au-dessus de la tête légèrement en arrière je ne l’aime que depuis toi toi passée lointaine | je suis bien là chanson traîne | le verre vide de café oscille sur la soucoupe la cuillère est en porte-à-faux c’est moi le démiurge | elle désire peut-être aime-t-elle l’autre est plus réservé tacticien dessiner les figures géométriques les courbes de niveau | la fin comme une porte mais il y a seulement des fenêtres vastes parfois nettoyées rarement et l’enfant en course alors y cogne le front |

#29 ombre du devoir sur le passé tombé où es ton du cette porte non tenue hier ce grognement hargneux à ton frère dans la folie (celui que tu frôles chaque jour et qui te fascine malignement) pour la peur en toi soudain sans fond l’enfance de toutes les peurs quand tu pouvais faire usage de parole ou mettre des pas

#28 En rade : j’aphorise. Au plus simple, deux items, noms ou propositions et le verbe ternaire. Il faut que ça tranche, comme dans la rondeur une mélodie prend et entoure. La vérité est fiction. Elle ne se laisse pas réduire à une phrase, sauf pour qui croit aux réponses. J’y participe en accueillant une phrase, en la déposant sur un marbre. Derrière la claire sentence, il y a une foret, le désir sombre, des lacis, mais je te dis : Le sol n’a pas d’ombre.

#27 cette courbure tendue dos dit-on inerte sauf à moments brefs décharge de colère j’étais ceci j’étais maintenant à côté à une main de distance sans amis et sans heures et les mains pour la première fois beauté des mains ouvertes de n’importe quelles mains qu’importe ce qu’elles firent mais le parfum capiteux me ramène  

#26 rectangles des briques jaunes au bord du ciel le choc le contre jaune clair rectiligne dans le gris qui va s’effondrant | une sirène et ils sont tous immobiles | serrement: angoisse quand cela pourrait être étreinte | moulinets des bras pour souligner le discours qui n’arrivera pas jusqu’à moi | le mouvement de la joie qui remonte, débordante, pourquoi pour rien et comme une explosion au cœur trop petite | les seins hauts opulents le long de la piscine en marche le désir comme extérieur jeunesse si vieille |musique aimée à l’intérieur et le monde en disjonction muet presque dans la catalogue manufrance les fusils à canon juxtaposés et les fusils à canons superposés

#24 Le goudron est familier, sa couleur entre les deux murets, jour après jour. Les minutes diminuent devant la grille, hors des conversations. Chaque visage en pied est reconnu, presque tous sans nom. Moulinets des regards s’évitant comme les bâtons tournoyant au combat. L’arrivée du corps mince que tu désires est deviné par le dos, puis le centre. Sa présence est frôlée à distance, puis se détache. Tout est entre. La minute enfonce. L’angoisse légère, gratuite comme don mais de quoi.

#22 Au moins quatre éditions dans la bibliothèque, des traductions, des gloses, presque le Talmud, et les fichiers sur les disques durs, comme la traduction de Littré. Celle-ci est modeste, cent pages pour mille lires. Je l’ai achetée lorsque je suis arrivé ici, la langue m’était presque inconnue. C’est un de ces objets que l’enfant aime à tenir au fond de la poche, qui rassure et qui tient en garde le monde. J’en ai racheté un deuxième exemplaire pour défier le temps. Le livre si vaste est concentré sans aucune note, aucune explication. Un chant tient sur une page en format à l’italienne. Il y a 4 colonnes, peut-être cinq, j’oublie déjà. Les caractères sont si petits que les hendécasyllabes deviennent comme des mots, on appréhende plusieurs colonnes à la fois. Je l’ai feuilleté seulement pour me rassurer. C’est presque le livre d’une seule page auquel songeait l’autre maître. Il était temps de le laisser aller pour mon livre soit. J’aurais pu l’offrir à un de mes fils mais ils désertent les livres. Je l’ai glissé ce matin dans la poche ventrale du sweat à capuche. Je suis allé au parc le déposer entre les branches des arbres avec une pensée pour les suicidés.

#21 Aujourd’hui d’hiver, au parc de la Mort aux loups, j’ai rendu les poèmes des cinq éléments écrits à l’arrière de feuilles du journal officiel : celui de la terre enfoui entre les racines, celui de l’eau émietté à la fontaine, celui du feu posé sur la pierre à la flamme, celui de l’air en aile au vent, celui de l’éther dit au silence.

#20 je regarde les prix sur les morceaux de cadavres en attendant pas tous en ont je marche le long de la façade inclinée de verre propre il y a des foies dans une barquette avec une étiquette ce n’est pas le prix de vente mais le prix d’achat je me suis fait avoir la semaine dernière on voit qu’ils doublent le prix j’ai fini par les jeter les foies le film transparent avait bombé en ouvrant la puanteur je regarde les deux jeunes trainent pour ne rien acheter presque je suis pressé un fils fiévreux à la maison ils ne vont pas payer des mafieux non ils s’arrêtent devant la caisse je suis les prix sur la balance lors de la pesée le ticket collé sur le papier blanc le sac est porté à la caisse je ne me souviens plus du prix à payer la fille vient celle de l’après-midi si je viens le matin avec le plus jeune enfant la patronne le fait passer derrière la caisse et taper prix type de marchandise total ouverture du tiroir et compter le reste à donner maintenant contrôler l’autre jour elle s’était trompée erreur ou elle profite l’autre antipathique carte questionne-t-elle je me souviens que j’ai pris un billet seulement je dis non je sors le billet de la poche c’est plus je racle les poches je prends tout correspondance exacte sensation d’équilibre instable sur l’arrête vertige je dis je n’avais une lire de plus elle s’en fout

#19 Elle : Mouvement de tête vers le haut. Moi : Mouvement de tête vers le bas. Elle : Suite des mouvements commandés par des tours de poignets. Moi : déplacement vers le présentoir vitré, pointe le doigt vers une viennoiserie allongée. Elle : pose la soucoupe sur le zinc, la cuillère dessus, prend une autre soucoupe, une pince, saisit la tresse, la dépose sur la soucoupe. Moi : pose la pièce sur le zinc en la faisant légèrement sonner. Elle : pose la soucoupe devant moi, puis la tasse. Moi : buvant. Un autre : Entre, Crie : Ha la belle!! Elle : Ha Mario!! Elle : cafè ? Lui : Ouais.

#17 Que la porte devienne labyrinthe. Que le plafond accueille. Que la malle reste vide à boire les souvenirs. Que le temps soit tour à tour sur la table, près des livres, au-dessus des braises. Qu’il y ait une niche dans le mur toute à l’air. Que la pluie soit un allié, près de la main, douceur chaude dans l’hiver. Que l’ordre soit un chat. Que l’image change chaque matin sur le plus grand mur. Que chaque pièce soit à une saison.

#11 le premier carnet est fait à la main. L’économie domestique ne conçoit pas d’achat au but incertain. Il est à la taille d’une poche. Rien de ce qui n’entre pas dans une poche ne pourrait provoquer le bonheur. Il est décidé d’écrire un Journal. Le roman supposerait que le futur ait une forme, ne soit pas un mur. La poésie est détestée. Les phrases sont écrites. Elles sont exactes. Elles sont parfaites. Le jour est là, sur le papier. Jamais la victoire ne sera aussi éclatante. Le jour d’après, pour la joie d’extraire un trésor, d’entrer dans le carnet en tournant les pages, les mots sont relus. Les phrases sont justes et le jour n’est plus là. Il a disparu.

#hors Les films des Straub, le Général en parlait souvent, Trop tôt, trop Tard avec le long plan de la voiture tournant autour de la place de la Bastille, et le Moïse et Aaron, peut-être surtout pour Schoenberg. Il y a eu seulement quelques années où je suis entré dans les cinémas. Je n’en ai vu que deux, un soir, l’un à la suite de l’autre, dans le Temple. J’étais allé sur la colline avec celle qui avait un prénom de trois lettres et son compagnon. Elle portait un très long pull épais, peu seyant. C’était le froid humide de l’hiver, pourtant la nuit était claire en traversant le fleuve. La salle était à moitié vide. Les sièges étaient raides, inconfortables, mais étaient l’œuvre du décorateur qui était le Gardien du Temple alors. Il présentait les films, une écharpe pas nouée autour du cou. Je dois à mon père cet mot : il est puant. A la fin du premier film, il voulait rester, elle a dit : je rentre. Je suis resté après l’hésitation. Je luttais contre le sommeil en regardant l’image progressant le long d’un chemin. C’était peut-être une invitation. Je viens d’aller chercher : les dates et les noms des films sont bien écrits quelque part sur Internet. Et c’est comme si cette inscription s’opposait à ma mémoire. Et j’écoute la version de Love Sick, prise 2, que Bob Dylan vient de rendre publique.

#12 il y a la chanson il y a de la chanson d’abord ritournelle dirait l’autre comme quatre notes jouées une à une sur le clavier répétées jusqu’à l’écœurement et puis la cinquième tombe sans avoir été pensée ni voulue elle tourne la mélodie et les paroles vides seulement rythme ou forme vues écrites espaces noir espace vide et les mots des chansons bêtes refrains niais rythmes naïfs gonflés comme baudruche c’est tout le vide qui t’écrase en entendant le mot amour bavé et d’autres viennent mortier flasque ils sont donnés pas possible de les refuser ou les mots sans histoire de l’autre langue d’une beauté simple évidente waterline the suitcase in my hand tellement d’espace et la voix qui n’est que voix ou alors l’autre langue encore celle des jours si proche privée de tout reflet toute au réel et les phrases ramenées presque sans traductions deviennent étranges pendant les heures chaudes les chairs sont mises au froid

#hors Ils parlent souverainement près des trois poubelles du tri sélectif.

#09 ne pas s’attarder sur comment et quand seule dans le mouroir ou avec une main sur sa main son front une pensée d’adieu ou d’envoi un souffle pour le passage ou rien seulement la hâte lasse de ceux que l’on paye à peine plus que pour ramasser l’ordure ne pas s’attarder sur le corps pauvre replié le silence un de plus

#07 la couleur la terre de Sienne en ovale les dents trop blanches et la cravate desserrée et elle demande plus de travail au chef qui passe et elle sourit quand même et dans le froid l’homme des tournages a tout vu traits sans tristesse et sans sourire il est debout sur l’esplanade vidée pour le film et lui carré et arrondi habitué à ne rien faire et obéir sans impatience sa peau lisse pourrait attendre toute la vie sans joie

#06 Devant le palier, deux fois ce matin, le regard tombe sur ce carré blanc de la taille d’un ongle d’enfant, juste contre la paroi, un symbole imprimé, il faudrait, il aurait fallu se baisser mais le pied est retombé, le pas a été accompli. J’ai seulement su qu’il y avait une forme. Il a fallu fabriquer le papier, choisir la forme, l’imprimer, le découper, le coller, l’insérer dans un conteneur, le transporter, le jeter, le faire voler jusqu’à ce qu’il s’immobilise et frôle l’invisibilité.

#05Ce n’est pas le ciel, c’est le gris, abolissant hauteur, profondeur. Tu es sur terre pourtant, écrasé, debout.

#05Le plafond est bas : c’étaient les mots du père, et avec l’âge ils viennent en toi. Un nuage allongé et blanc ceint le flanc de la Montagne tandis que le sommet est en dessous des nuages sombres couvrant le ciel.

#05 Quelques coups de pinceaux, trois, quatre, gris rose sur l’azur pâle tendant au soir et toujours fuyant la beauté en se demandant si il y a une forme, un sens.

#05 La lumière est loin au-dessus des corolles des pins parasols, lumière disparaissant en disant l’horizon.

#01 A lire l’avis de décès affiché près de l’arche, j’ai pensé : Renata è morta, et seul à seul je ricanais avant de me souvenir qu’elle avait presque le même nom, celle que j’aimais dans ma jeunesse, et combien de temps que je n’avais pas songé à elle, et à tout ce temps, et toutes nos morts qui ne sont pas affichés sur les murs.

#hors Le froid, la fièvre, le bruit d’un avion bas, le tuyau qui déverse dans le caniveau l’eau nuit et jour, deux silhouettes d’un coup, au fond au bas de la rue, petites comme les personnages minuscules dans un tableau vide. Elle a les bras croisés serrés sur sa poitrine, il a les bras dans le dos, mains nouées. Ils montent.

#hors Le célibataire, le lotus, les grenouilles. Mots si loin de ton corps las, lent, raidi.

#04 Je n’ai pas de visage

#03 Il y avait des rires sur la place dans la nuit. Je devinais les visages dans la pénombre. Oui, j’aurais pu saluer, ralentir, me détourner. Rompre le silence

02 Les petits livres, peu épais, presque carrés. Ils sont empilés verticalement dans la bibliothèque. Tu n’as pas soulevé la pile depuis des années. Ce que tu étais en les ouvrant, ce qu’il y avait entre toi et les mots qui sont seuls sont restés les mêmes.

#01 Des mots dans la pièce de devant. Et l’enfant devant moi, son sourire plus grand que moi, entré de la rue par la porte restée ouverte.

#hors Refaire l’image, reprendre l’image. Est-ce la même? Est-ce qu’elle existe sans être vue? Pourquoi la répétition du geste?

#04 Ne variez pas les temps de vos temps.

#01 Non pas de trouver un chat en face de moi, ils sont souvent dans ces rues étroites, mais de voir les deux disques lumineux, métalliques fixés sur moi : miroirs vides.

#02 L’été, les heures paresseuses à être ensemble peu à peu, les récits, les gestes, la chambre, les gestes, tout est là ou plutôt ce qui reste se tient, comme un récit qui n’aurait pas besoin du temps. Il me manque son goût.

#01 La tête d’un coup se détourne, des phrases sur la page lumineuse, et angle droit, une lumière, un point blanc, de l’autre côté de la vallée, au centre de la fenêtre ouverte, au fond de l’appartement. La nuit là et je ne suis pas sorti aujourd’hui.

#03 Face à l’escalier, en bas dans la voiture. J’attends. Le bois des portes vitrées d’un marron très sombre celle du brou de noix, une zone très nettement plus claire, poncée peut-être. La séparation est rectiligne. La main veut se poser, appuyer, évaluer la différence de couleurs au seul toucher. Pour cela se déplier, sortir, claquer la porte, monter les marches de marbre, et l’enfant seul endormi sur le siège. Dans la nuit revient ceci : la main posée sur le front chaud encore, quelques jours plus tard la main sur le front froid dans la pièce froide. Dans la nuit plus encore, ceci la porte et tout ce qu’il y avait autour, les statues, les piscines, le stade, avaient été construits quand elle naissait aux grandes heures du fascisme.

#02Je voudrais voir l’image de sa main, ce soir. Je la verrais presque, levée lente dans la lumière, les doigts peine écartés, légèrement arrondis, son manque de beauté. Il n’y a presque rien qui manque. Tout manque. J’ai vécu des jours près d’elle, j’ai mangé ce qu’elle avait pétri, jamais frôlée, jamais étreinte. Je ne l’ai jamais vue dessiner.

#01 L’imprévu du calme fondant en toi : quelque chose finit, ouvrant un espace vide et apaisé, quelque chose a été fini, inutile et rien ne brule par elle, mais il y du oui, un long oui, vaste comme un lac, tu pourras vivre sur ton erre quelques heures. Avant (tu dis toujours avant, disait Athéna), cela creusait le vide. L’achèvement était une petite mort redoutée. Le succès – rare – me poussait dans le précipice. Age : donner place aussi aux émotions convenues, ici l’apaisement – pause sans hâte après l’expire – et bonheur sans objet.

A propos de Tristan Mat

Tristan Mat vit. Ailleurs. Il écrit. A la main. Site http://www.tristanmat.net/ Profil Facebook: https://www.facebook.com/tristan.mat.735

27 commentaires à propos de “Carnets Individuels | Tristan Mat”

  1. Bonjour,
    j’aime l’entremêlement des jours et des focales, on entre dans l’univers que vous nous créez, c’est doux c’est vrai, un brin gris mais sans trop,

  2. Tout est si calme et si noir. Sur la #22, un seul mot suffit, le dernier, pour camper définitivement l’atmosphère lourde. J’aime beaucoup.

  3. 28, les fameuses phrases du blog (j’adore). Venir au carnet tardivement, savoir que je vais me laisser transporter par les mots, leur poésie. Le 21 n’étonne donc pas. Curieuse de déchiffrer « les cent pages pour mille lires »
    Touchée par les 17, 24, 26, 28. Entre autres…

  4. je suis venue plusieurs fois chez vous
    et cette fois c’est la #04 qui me retient « je n’ai pas de visage »… comme une réalité implacable
    et en effet je ne connais rien de vous sinon ces mots posés là alors je continue
    la 21 touchée et au cœur de ce calme, la colère dans la 24… tout ça en oubliant les propositions dissoutes dans le grand tout du carnet
    à vous retrouver…

  5. Et bien merci pour ce moment de lecture chez vous et particulièrement pour ce 33 où toutes les invitations me séduisent avec celle là tellement belle : « regarde la pierre et entre en elle ».
    MERCI !

  6. 34 | j’aime beaucoup la poésie cette quête des feuilles d’or du ginkgo, de lieux nobles à une station service