Ce qu’il y avait …

Ce qu’il y avait c’était Paris, ce Paris gris mouillé du souvenir lointain, ce qu’il y avait c’était le métro aérien devant ses fenêtres et et sur la petite place au pied de son immeuble se tordre le cou pour les repérer tout là-haut et se dire on va voir Monette et il y aura Zorro… Ce qu’il y avait en haut de l’escalier lourd à monter c’était un salon plein comme un oeuf d’une table pour le blanc et du buffet pour le jaune, ce qu’il y avait c’est que Monette ronde comme un jambon se dandinait difficilement autour, ce qu’il y avait c’était une nappe blanche et un plat mitonné au beurre clarifié, une cuisine petite et des meubles trop hauts en formica bleu et le petit escabeau sur lequel Monette juchait ses rondeurs pour attraper son beurre clarifié, ce qu’il y avait face à la table mise c’était ce cube qui obnubilait les pensées, on n’en avait pas à la maison, un cube de verre dans son coffrage de faux bois à boutons ivoire sali défendus de toucher. Ce qu’il y avait c’est qu’on allait manger en attendant l’heure de Zorro sous le visage rond de Monette souriant sans cesse. C’est qu’elles avaient plein de choses à se dire les deux cousines, ce qu’il y avait c’était l’attente longue et les doigts grattant les broderies naïves de la nappe blanche avant que Zorro surgisse hors de l’ennui pour venir vers moi au galop. Mais avant Zorro il y avait la mire comme un cadeau qu’on vous dit en août mais qu’on aura à Noël une promesse en forme de montre où n’avançait pas vite l’heure de Zorro, et un peu plus tard il y avait la speakerine bien coiffée au sourire de Monette qui annonçait Zorro, ce qu’il y avait alors c’était une grande joie trépignante à entendre Un cavalier qui surgit hors de la nuit, ce qu’il y avait c’est que Don Diego était le portrait tout craché du parrain adoré qu’on ne voyait qu’une fois l’an. Il apportait une fois l’an un beau livre ennuyeux et sans princesse qu’on oubliait aussitôt pour le regarder, lui. Ce qu’il y avait c’était que cette ressemblance était un grand secret qu’on ne disait à personne, c’était ses yeux noirs et sa moustache fine et on le préférait donc sans le masque. Ce qu’il y avait c’était qu’il fallait le partager avec d’autres cousines. Ce qu’il y avait c’était que Papa se moquait de son style « marchand de nougats » on ne voyait pas le lien avec les nougats mais on se promettait de se trouver un marchand rien qu’à soi. Ce qu’il y avait c’était que son nom il le signait à la pointe de son épée d’un Z qui veut dire Zorro, et dans la tête on se disait L qui veut dire Lolo, ce qu’il y avait c’était qu’on n’y comprenait pas grand-chose pour ne voir qu’un ou deux épisodes par an. Ce qu’il y avait c’était le son tout petit pour pas déranger la conservation des adultes, ce qu’il y avait c’est que le bavardage des adultes empêchait d’entendre, on s’approchait alors du cube et elles disaient qu’on allait s’abimer les yeux, ce qu’il y avait c’est que les deux épisodes passaient trop vite avant qu’on redescende l’escalier et qu’on reprenne le métro aérien après s’être tordu le cou pour voir là-haut la tête toute ronde de Monette penchée à la fenêtre. 

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui est je, je arrive pas à dire je, ni écrire je, ce n'est pas du jeu de devoir faire une bio quand on sait pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui aime écrire, semble-il, et puis bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

14 commentaires à propos de “Ce qu’il y avait …”

  1. Exaltant ce texte dont la forme communique merveilleusement l’impatience. Le son trop bas et la nappe brodée… ce qu’il y avait, trop bien trouvé ! Merci, Catherine.

  2. Merci Anne de votre fidèle soutien, je me suis un peu amusée là, un peu de légèreté de temps en temps …

  3. Ah ! Merci Catherine pour cette plongée en enfance dans la maison-feuilleton qui me donne étrangement la pêche (à 18h30, ce lundi, il serait temps !). « Ce qu’il y avait » est une belle trouvaille, oui !

  4. pas si léger que ça ! (pas lourd non plus, bien entendu, loin de là… mais avec un petit fond de gravité pour que la légèreté s’affiche à la surface)

    • 🙂 j’ai vu en effet que Zorro avait une place dans votre vie ! je suis d’ailleurs surprise que nous ne soyons que deux et pas un gars, à l’époque, ils jouaient pourtant de l’épée et de la cape !

  5. Merci pour ce moment léger incisif et tellement drôle. Quand Zorro s’infiltre chez Monette à la pointe du stylo.

  6. C’est un beau passage de l’enfance avec des souvenirs bien présent, un petit voyage que vous nous proposez.