FENÊTRES

Formes, dimensions,  nombre, proportion, ouverture et fermeture. Nues, vitrées, doubles, blindées, grillagées, (murées). Verticales, horizontales, obliques, centrées, surélevées, isolées, démulitipliées, plafonnées, assignées aux angles ou aux rez-de-trottoir.  Des fenêtres, à double ou triple vantail et plus encore, à guillotine, à basculement, baie fixes, fenêtres oscillo-battantes, soupirail, verrières, meurtrières, bow-window, lucarne, œil de bœuf, en chien assis, en demoiselle, … serties dans le pan de murs, de pierre, de béton, de bois. Enchâssés entre parpaing et briques ou bien creusés dans l’argile et parfois dans la glace. Encadrent, découpent, délimitent. Filtrent, absorbent, tout à la fois. Elles ouvrent sur, ou séparent de, protègent de. Révèlent. Éblouies ou grises, grisées, distanciées, glacées, indifférentes. Collées à l’en-dehors. Cadre, qui arrange l’en dehors en tableau. Nocturne et vue du dehors c’est une scène ( intérieur nuit, l’homme a retiré sa chemise, lueur d’applique, une ampoule à filament. Un couple attablé, le chien me fixe à travers le carreau. Une chambre vide, dessus de lit à fleurs de coton, trois chemises repassées et pliées, un livre mais le titre éloigné se dérobe, une porte ouverte sur une salle d’eau, impression bleue) La fenêtre est miroir (J’ai étranglé Mon frère Parce qu’il n’aimait pas dormir La fenêtre ouverte Ma sœur A-t-il dit avant de mourir J’ai passé des nuits pleines A te regarder dormir Penché sur ton éclat dans la vitre. R Char)

Quatorzième étage un rectangle de verre. Vue frontale. Elle, debout front au verre. Troisième étage. La fenêtre d’un hôtel. Elle, dans l’obscurité de la chambre. La façade ocre et rouge du Royal. Un cinéma. Premier étage. Une chambre. La bleue au voilage piqué de trous minuscules. Châssis poreux. Vitres aux éclats de sel. Le ciel est posé sur les ardoises du toit. Elle dort. Colombes. Un immeuble de briques. Au 15 de la rue B. La fenêtre d’une salle à manger. Premier étage. Haute fenêtre, à double battant, grillagée à l’aplomb du balcon pour qu’ils ne tombent pas — S’ils se penchaient les enfants. Deux enfants (elle enfant) entre quatre et six ans, guettent par la fenêtre ouverte doigts crochetés au grillage. Guettent la fenêtre d’en face. Ni lueur, ni ombre au revers du voilage. Levant la tête ils aperçoivent le trait neigeux d’un avion sur l’aplat de ciel gris. La verrière au nord. Rez-de-chaussée. Le corps dénudé dans la lumière fixe. Le visage du peintre et sa chemise tachée de teintes pourpres. Le feuillage éparpillé d’un arbre qui se penche et le ciel par dessus le toit, bleu. Le front plaqué au verre elle aperçoit à ses pieds la dentelure d’une corniche. Droit devant elle, juste en face, les bureaux vides du onzième, douzième et treizième étage. Un chariot de ménage dans l’angle gauche de la fenêtre centrale. Une ombre se déplace. Passe une fenêtre puis une autre. Cinq en tout, à six heures PM. Elle a regardé longtemps par la fenêtre de cet hôtel de Rabat. Des balayeurs dans un nuage de poussière. Des urnes de terre ébréchées débordantes de palmes. Une horde de chats sur le bitume fracturé. Une mobylette renversée, la roue crevée avait roulé sur la chaussée. Elle a vu un homme en robe de drap qui fumait adossé aux affiches du Royal. En se penchant à la fenêtre de la chambre d’été, elle se souvient avoir vu le journal sous la pierre, le seau de coquillages, les sandales jaunes, les serviettes en tas sur les chaises de paille et ce fil tendu de la vigne à l’arbre où les draps secs se balançaient — La fenêtre de la salle à manger c’était le poste d’observation. Difficile de nous déloger. Par les trous du grillage nous glissions des avions de papiers. Ils s’écraseraient. Ils n’atteindraient jamais leur cible. La fenêtre d’en face. La fenêtre du rez-de-chaussée où vivait madame V. Derrière la baie hermétique elle entend le vide. La clim respire. Elle entend l’appel de la prière. Elle entend des pleurs dans une autre maison. Elle entend les voix de 16 heures et le vrombissement des moteurs. Elle entend une chanson, des conversations calmes. Elle entend le sifflement d’une bouilloire, un matin d’été sous la verrière d’un atelier. De quelle couleur est la lumière? Elle a vu les buildings les tours jumelles le ciel jaune elle a vu les flammes de l’autre maison par la fenêtre d’une chambre d’enfant et le grillage d’une autre fenêtre elle a vu deux corps embrasés à travers cette fenêtre qui donnait sur un jardin de pierres elle a épié guetté scruté contemplé elle s’est laissée prendre surprendre embarquer elle a vu à travers elle a vu sans voir ou sans le vouloir en passant à travers de travers ou de biais du dedans de dehors de jour de nuit par vitres pare brise un paysage surligné de lignes noires des horloges arrêtées des quais déserts et des quais noirs et par le carreau érodé d’une chambre de service l’image convexe d’une gouttière avec un oiseau dont les pattes avaient fondu elle a regardé à travers les bow-window les fenêtres à guillotine les vitrines les baies elle a vu une embrasure murée en trompe l’œil une fenêtre mauresque détourée au cobalt une vitrine rouge des meurtrières de briques noires et l’oeil de boeuf par la lucarne ovale …

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

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