Celles d’enfance

Celle qui devant le tas de fumier lavait le matin la brouette et passait et repassait sa langue sur ses dents et priait le chapelet sur le fauteuil du salon le dimanche et les autres soirs s’endormait devant la télé à cause du jardin, des beignets aux pommes, des verres de sirop trop sucrés, du dos qu’on plie et du temps qui passe – plus roi que prince, disait-elle, dans un souvenir de patois – celle qui quand elle goûtait le vin blanc faisait des mines affreuses et disait c’est bon et cachait les nounours Haribot dans l’armoire de la buanderie et tournait la manivelle pour dénoyauter les cerises et cachait les dictionnaires en boule dans le banc-bahut mais ne les jetait jamais – ça peut servir, disait-elle, pour les mots croisés – celle qui laissait gueuler l’homme dans la cuisine et qui tournait les poulets pour les étourdir puis qui d’un coup sec coupait le cou des volatiles qui sans tête titubaient quelques pas puis qu’on ébouillantait qu’on déplumait qu’on éviscérait, celle qui avait de l’eau dans les jambes, ne marchait plus, avait toujours eu cette voix éraillée des filles de bouchers vaudois, celle qui laissait en quittant le lit superposé un parfum de cocotte et de cigarette froide quand elle venait de Genève passer quelque jours dans ce qu’elle a toujours considéré comme la cambrousse, le hameau d’enfance du mari qui picolait – c’était lui l’odeur de cigarette, pas elle – celle à qui on avait offert quand on avait cru qu’elle était devenue vieille une canne pliable qu’elle ne dépliait jamais et voulait toujours savoir qui était qui et pourquoi celui-là était là et laquelle il fréquentait à qui il était comment s’appelait la grand-mère est-ce qu’ils sont mariés est-ce qu’il a bonne façon, celle qui s’était engueulée avec tous les autres pour des questions de fric et de partage du domaine et à qui le grand-père avait dit que ma foi on prend l’argent où il y en a et qui était rentrée à pied au bord de la grand-route pour protester mais qu’on avait récupérée quelques kilomètres plus loin, celle qui fut la bonne puis qui fut la patronne, parla suisse allemand puis français et épousa un homme plus jeune qu’elle dont elle fut la veuve pendant cinquante ans, celle qui passait des nuits à fumer dans la cuisine d’en-bas en parlant d’une voix rauque d’on ne sait quelles affaires familiales oubliées, celle qu’on avait envoyée bonne sœur parce que ça se faisait comme ça en ce temps-là dans les familles nombreuses et qui s’était collé une barbe postiche pour jouer l’armailli le jour de la grande fête des cousins, celle qu’on appelait Quiquette, qui avait oublié son vrai prénom, passait ses journées à faire semblant d’arroser les fleurs du balcon pour surveiller les voitures à la route et qui se retrouva un jour les quatre fers en l’air dans son congélateur mise en joug par son petit-fils qui l’avait prise pour un cambrioleur parce qu’elle était descendue à la cave sans allumer la lumière, celle à qui on avait fait écrire une lettre pour qu’elle renonce à ses droits sur l’héritage parce qu’elle n’avait pas toute sa tête, celle qui protégeait le petit des foudres de sa mère – celle à la langue qui passait et repassait sur les dents – quand il posait des cailloux sur la voie de chemin de fer, celle dont on oublia de déclarer aux autorités qu’elle était morte, celle qui était sourde et qui faisait venir des hommes dans la grange quand le mari était à la messe et un jour avait brûlé son AVS – des billets de mille – dans le fourneau de la cuisine, celle qui envoyait des vieilles frusques mitées à ses pauvres pour Noël mais n’oubliait jamais d’encaisser la location des terrains, celle dont il est écrit sur le livret de famille qu’elle était décédée et dont on parvient à peine déchiffrer le nom, celles qui ne s’étaient pas mariées pour garder le nom Francey et qu’on appelait les cousines d’Estavayer, celle enfin qui donna son nom à l’ours bleu dont il ne reste rien depuis qu’il s’en est allé mourir à la déchetterie, celle dont nous ne tairons pas le nom tant il compta durant l’enfance, celle qu’on appelait la tante Bertha et habitait une crouille bicoque au bas du Châtelet.

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis à Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon blog www.lie-tes-ratures.com

2 commentaires à propos de “Celles d’enfance”

  1. les redevenues vivantes en passant dans ces mots…
    et à propos de mot le plaisir de retrouver (si longtemps) celui-ci : crouille

    • merci pour votre commentaire, qui n’a rien de crouille. Plaisir aussi pour moi de leur redonner vie (je crois d’ailleurs qu’il y en a une qui est encore de ce monde).