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1| les sales gosses
Il se trouve qu’à ce moment-là, l’artiste a créé une chanson. Sales gosses : elle en était. Affirmant sa différence à toute allure. A coup de riffs balancés comme quelqu’un qui filerait follement sur une autoroute, porté par l’envie d’en finir avec l’enfermement dans une catégorie. Nous les sales gosses en balade dans un monde féroce ou malade. Il se trouve qu’avec son premier parolier j’étais en classe au lycée. On parlait poésie. L’ayant croisé par hasard bien des années après au milieu du boulevard Saint-Michel, je l’ai réconforté : désormais l’artiste traçait sa route sans lui et il souffrait. Il fallait qu’il s’arrache aux souvenirs, qu’il continue d’écrire sans vouloir rejoindre après une rupture prévisible le fleuve tourbillonnant sous les ponts de Paris. Il se trouve que ces années-là, j’accompagnais déjà d’autres sales gosses. Ce n’était pas encore la déferlante rap mais plutôt les sons mots break funk soul et rock toujours. Avec mes sales gosses de banlieue, on parlait, on écrivait. Il se trouve que j’ai eu envie d’envoyer quelques mots à l’artiste-chanteuse, en gros pour lui dire tout ça. J’avais laissé un numéro de téléphone. Elle m’a appelée. Au bout de l’échange, elle m’a dit de venir avec qui je voulais au concert qu’elle donnait dans une grande salle de spectacle à Saint-Ouen. Il suffisait que je laisse mon nom à l’entrée. On l’a fait. On a débarqué, puisqu’invités. Une dizaine de sales gosses et moi dans la bande. A la fin, elle nous a attendus dans sa loge. Vision d’une petite femme grande âme entourée d’adolescents qui la dépassent. Accueillant son monde au-delà des clichés. Ils étaient si heureux, si fiers de repartir avec des sons magiques dans le cœur et des images signées d’elle. Je n’ai pas oublié. Sales gosses/nos histoires /même d’un soir/sont des noces
2 | le processus
Un mot croche-pied. Un mot qui me freine au passage. A priori, rien ne m’attire en lui. Il est sec, presque désespérant tant il semble enfermer dans un tunnel tout ce dont il est porteur. Basique : un ensemble d’activités liées qui transforment des éléments d’entrée. Mécanique. Je vais passer mon chemin, aucun intérêt. Mais je reviens sur mes pas : un complément de nom change la donne. Processus de création. Création, un mot bien trop grand. Mais rattaché au processus, il entre dans un parcours, une genèse, des étapes qu’on reconnait seulement quand on les a franchies. Et qu’on déchiffre dans tant de pages délivrées par tant de personnes ayant écrit et publié —une espèce de récolte ponctuée par des déclenchements, au contact des situations qui ont cristallisé dans toutes sortes de textes, chroniques y compris. C’est ce que je trouve en achevant le travail qui mêle ton œuvre, ton histoire et la nôtre. C’est aussi ce qui a provoqué l’écriture de mon journal, depuis l’âge de douze ans, l’écriture des vingt pièces pour d’autres sales gosses, l’écriture des nouvelles, des poèmes, une vie de Louise ; Perséphone en fugue ou En pensant à l’ancêtre Simon, sans parler des poignées de textes détachés de leurs sources, une limaille qu’on aimante pour recréer une sorte d’organisme vivant dont parfois se devinent les contours. Le tout fait sans doute partie d’un processus à la fois minuscule et cosmique, qui nous entraine et tend à nous dépasser. Bien qu’invisible de l’extérieur.
3| Prière pour un prêtre
Né dans un autre temps, il a grandi dans une campagne austère, avec ses nombreux frères et sœurs. La vie était rude à la ferme mais on faisait avec : on était paysans. Le grand laminoir de la guerre est passé par là. Il a fallu supporter lieux et nourriture réquisitionnés, manques, ennemis qui pompent les ressources. Il a fallu ruser et se taire. Utiliser la langue-mère pour ne pas être compris de l’occupant quand il fallait aller plus loin, poser des jalons pour la liberté à venir, celle qui avait été piétinée. Et puis il a fallu qu’il y ait un prêtre parmi les enfants nombreux nés de parents croyants attachés à la terre. C’était lui. Il a suivi le chemin tout tracé, à quelques accidents près. Un clocher, un autre. Et puis il a voulu prendre pied ailleurs. On l’a envoyé au Chili. Il y a vécu presque vingt ans, avec le peuple, sous la dictature de Pinochet, jusqu’au renversement du tyran. Tout ce qu’il pouvait faire, il l’a fait, secrètement. Et même clandestinement. Il est rentré au pays, accompagnant de nouveau le peuple de sa terre natale. Debout au bord de la route à chaque fête des moissons. Il aurait pu se reposer mais non. Comme Il pouvait encore conduire, il est allé près de ceux qui sont seuls, malades, en fin de vie. J’ai fait sa connaissance sur le tard. C’est lui qui m’a prise dans ses bras le jour du terrible adieu, lui qui m’a donné le courage de surmonter l’effondrement. Il est venu à pied là où je me réfugie quand je peux, m’apprenant un peu la langue-mère du beau pays, ne se plaignant jamais, s’attristant des dérives, des inquisitions, des manquements, exprimant sans état d’âme sa colère contre les dictateurs de ce temps, contre les traîtres de son bord, et aussi malgré tout son inébranlable confiance fraternelle et solidaire. Il a dû quitter le village, après que le corps l’ait trahi et c’est dans une maison de retraite qu’il se trouve maintenant. Il ne peut presque plus lire ni répondre aux mails car la DMLA qui l’a atteint progresse vite. Il reconnait encore nos silhouettes —et nos visages, quand ils sont très proches. Reste le téléphone : je l’appelle régulièrement pour lui donner des nouvelles et lui en demander. Nos voix sont pour lui des regards sur le monde qu’il va quitter. Il a 93 ans. N’est pas sûr d’avoir le temps d’apprendre le braille mais il y a toujours quelqu’un pour l’aider. J’ai de la chance, dit-il. Parler de lui, c’est prier. Prier, c’est dire ma gratitude.
4 | qu’on m’apprenne/initiales 10
Numéro quatre : dans les Chroniques dont voici la clôture, le quatrième élément gravite autour de de soi-même et d’écrire. Ici, c’est le quatrième titre que j’adopte dans la liste Lispector en le reliant à ce qui a été déclenché. Alors, qu’on m’apprenne, c’est aussi Initiales 10. Qu’on m’apprenne où se trouve le livre de Clarice Lispector que m’avait offert F.L, autre Marguerite d’or dans les années 70. L’amie F.L avait dit : Agua viva, c’est ton double, tu verras. Quarante ans après, J’ai cherché, fouillé, déplacé des rangées de livres, renoncé provisoirement à poursuivre pour ne pas tomber de l’escabeau mais ai retrouvé, recopiée dans un petit carnet, une phrase extraite de Agua viva: Le chaos à nouveau se prépare comme des instruments de musique qui s’accordent avant d’entamer la musique électronique. Je suis en train d’improviser et la beauté de ce que j’improvise est fugue. Cette phrase me relie aux textes de la série 4. C’est bien le même espace : celui qu’on peut identifier les yeux fermés —la voix de JLM, dans l’indicible des graves— et ce qu’il dit au cours d’un entretien. J’écris une chanson comme on tiendrait un journal de bord. Plus loin, il prononce le mot intensité qui m’entraine à chercher encore. Qu’on m’apprenne par où passer pour explorer le lien d’attachement qui me pousse à graviter autour de cet autre disparu, si présent.
5 | Lettre au ministre de l’Education
Vous savez quoi ? J’ai une petite idée. Vous prenez cinq jours de votre temps précieux pour vivre de cinq heures du matin jusqu’à vingt-trois heures aux côtés d’un professeur — de Lettres-histoire, par exemple (au hasard) — dans un lycée professionnel d’Ile-de-France puis un peu (autant que faire se peut) chez lui, en privé. (j’ai quelques adresses si vous voulez). Il faut bien sûr que l’enseignant soit partant, que vous partagiez les mêmes valeurs et la confiance — cela va sans dire— et aussi que vous acceptiez de vous glisser dans la peau d’un stagiaire à ses côtés pour passer inaperçu quand vous êtes dans l’établissement. L’opération n’est pas simple, il faudra peut-être prendre quelques cours pour être crédible dans la peau du personnage : comment se comporte un stagiaire, ce qu’il apprend et comment il apprend, ce qu’il fait, ce qu’il dit, les comptes à rendre. Bien entendu, pendant les cinq jours vous aurez un carnet ou un ordinateur portable pour noter ce que vous voyez, vivez, ressentez, préparez, accompagnez, remarquez, commentez, pensez, proposez. Peut-être qu’avant l’opération vous devrez lister les indispensables rubriques ou les questions incontournables : qui sont les élèves ? D’où viennent-ils ? Comment vivent-ils un racisme ordinaire, diffus, invisibilisé. Leurs trajets. Leur nombre dans les classes. La formation des professeurs. La place (minuscule) de l’éducation artistique et culturelle dans les faits pédagogiques. Ce qu’il faudrait changer : horaires, aménagement des cours et des salles, dispositifs, relations, espaces. Vous pourrez même, aux côtés de votre tutrice ou de votre tuteur, expérimenter ce que d’autres ont déjà tenté à la marge : atelier-théâtre ou ateliers d’écriture avec auteurs invités, classes voyageant dans les musées, dans les théâtres, dans les bibliothèques, dans les jardins et les parcs, dans certaines usines, dans les opéras, dans d’autres pays qui ne claquent pas leur fric pour des guerres dictées par les fous-furieux, dans tous les ailleurs avec portes donnant sur la vie. Bref, vous vivrez de l’intérieur ce que des milliers d’hommes et de femmes activent en eux pour que les nouvelles générations puissent aborder sans haine ni désespoir le monde tel qu’il est et surtout celui qu’il pourrait être si l’on avait la possibilité d’apporter au moulin l’eau qui manque cruellement aujourd’hui. Enfin, instruit par l’expérience comme l’ancien stagiaire Scarmentado, vous pourrez essayer à votre tour de vous faire entendre en rendant compte de vos aventures originales dans les médias ou en écrivant un roman-choc qui abordera par le biais d’une fiction saisissante une réalité susceptible de donner à réfléchir. Voilà. On peut encore rêver.
6 | Avec l’aide de Fernando Pessoa
Cette année-là, et celles qui ont suivi, les partenariats se succédaient. Avec ou sans la compagnie Incarnat, il y avait l’abbaye de Royaumont. D’accord, il fallait penser le déplacement d’une classe ou de la Troupe légère, de la banlieue nord-ouest au Vexin français mais il suffisait de convaincre les uns, d’entrainer les autres, de bien s’organiser et d’y aller. C’est ainsi que nous avons rencontré Rémy Hourcade. Je revois nos échanges dans la grande bibliothèque de l’abbaye, sa passion pour l’œuvre de Fernando Pessoa, sa joie de lire à voix haute ce qu’il avait traduit. Les multiples visages d’un nom. Entre autres les fragments d’un voyage immobile, le Bureau de tabac et puis sa venue dans la salle polyvalente— aujourd’hui détruite —de notre lycée d’alors pour parler du travail de traduction collective et lire un passage d’Adonis, fraichement traduit. Depuis, l’eau a coulé sous les ponts et certaines nuits en rêve j’ai traversé un grand fleuve miroitant, aussi vaste qu’une petite rivière. Puis une jeune femme est entrée dans nos vies dites privées. Cash, déterminée. Battante. Capable de prendre entre ses mains les corps d’enfants nés trop tôt et de faire sans trembler des massages cardiaques vitaux en croisant sur les minuscules cages thoraciques ses deux pouces salvateurs. Rendant hommage à ses parents qui ont choisi de quitter leur pays natal pour que leurs enfants puissent poursuivre des études ailleurs, après l’onde de choc Salazar. A notre vaillante Mó, j’ai demandé si elle connaissait Pessoa. Elle a dit que non, mais elle savait que Pessoa signifiait personne. C’est elle qui a dit, pragmatique : il faut que tu ailles à Lisbonne. Si tu veux je serai là pour traduire, pour te dire les rues, les lieux, les réponses aux questions que tu poseras là-bas. Un peu plus tard, à Noël, au pied du sapin d’appartement j’ai trouvé un paquet un peu lourd, de la part de Mó, de ses parents et de J. : j’ai déchiré le papier cadeau et ai vu apparaitre le livre de l’intranquillité —autobiographie sans événements— qui ne me quitte pas. Si, ne sachant où aller, je me suis arrêté en chemin, tout le monde s’est étonné que je ne m’engage pas sur cette route dont nul ne savait où elle menait, ou que je ne revienne pas en arrière —alors que, réveillé à la croisée des chemins, j’ignorais même d’où je venais. Ce n’est pas Rémy qui l’a traduit mais Françoise Laye. Mon petit-enfant a vu le jour depuis et j’apprends petit à petit le portugais. Comme marque-page du Libro do Desassossego de Bernardo Soares, j’ai glissé une feuille volante avec les premiers mots, écrits phonétiquement le soir de noël : rabanadash ; bolo réi ; caminho ; erbillhina ; jenella. Et une phrase : mennina oliou jenella.
7 | leçon d’un enfant
Tu reviens quand ? dit l’enfant
8 | fiction ou non
Choisir l’impersonnel pour éviter les pièges autocentrés : Laura écrit, se méfie des jeux de l’ego, une peste. Voici donc les lignes de démarcation, comme si les vases ne communiquaient pas. Pourtant c’est bien un je criant qui dans ses livres éclate de partout, traverse des siècles de non- dits et se démultiplie dans le spectacle intime d’une fiction qui n’en est pas une au fond. Dans la peau de sa narratrice, c’est bien elle, la porte-parole d’elle-même, de toutes ses forces. Elle a trouvé le meilleur moyen de nous rejoindre. En cours de route, elle se protège, se révèle, s’adopte, se bat et se débat, se sauve et se reconnait sans le même mouvement. Ne se cogne-t-on pas toujours à la question de l’autobiographie, ou plutôt à la manière dont on contourne ce qui ressemble tantôt à un obstacle, tantôt à une nécessité ? On la transforme, on va jusqu’à la dynamiter. Elle se représente toujours et frappe à la porte. On fait quoi avec elle quand elle redébarque malgré toutes les précautions prises ? On ne peut passer sa vie à marcher sur des œufs. Alors on fait éclater la question de fond, on la redistribue comme on distribuerait des rôles si on était metteur en scène. On fictionne. On refictionne. On invente de fausses cachettes, on mobilise des objets, on fait comme si on se débarrassait d’elle tout en oubliant volontairement quelques clés, ici ou là. Et puis on arrête de jouer les défenseurs d’on ne sait-quoi et on la laisse faire elle-même son chemin qui ressemble au nôtre, comme deux gouttes d’eau.
9 | Dédicace
A Francis, René, Rainer Maria, Artemisia, Fernando, Frania, Catherine, Aurore, François, Jean-Louis, Victor, Clarice, Denez, Arthur, Marie, Charles, Hermann, Henri, Louise, Victor, Laura, Clara et compagnie. A toutes celles et ceux qui font le chemin que nous empruntons à notre tour quand la nuit tombe ou au tout petit jour, en essayant de marcher d’un bon pas, autant que faire se peut.
10 | Une porte abstraite
On avait placé le projet sous le signe des portes. Une entrée pédagogique claire. Porte des décors, porte de la danse, porte des voix, porte des costumes, porte de l’orchestre, porte des coulisses, porte des dessous, porte des répétitions, porte de la machinerie, porte de la scène, toutes donnant sur l’opéra. Opéra, quand s’ouvrent les portes. C’était l’intitulé, notre formule magique dans la liste. On a fait du porte-à- porte. Elles se sont toutes ouvertes, en grand, au-delà de nos espérances. Il suffisait de les pousser, de rencontrer les uns, les autres, dans l’incroyable espace aux mille et une ressources puis d’écrire ce qu’on trouvait de l’autre côté pour mieux revenir en classe chargés de nouveaux trésors à partager avec ceux qui croyaient que l’opéra, c’était uniquement pour les vieux et pour les riches. On avait les preuves que non. Il restait une porte qu’on a décidé de ne pas nommer au départ. A l’arrivée, pas forcément. A chacun de voir. Elle est restée entr’ouverte, entre deux mondes. Un peu comme les ouvertures en trompe-l’œil d’Ernest dans les rues de Naples.
Codicille
Riche idée que celle des intitulés détachés de leur contexte et transformés en liste dans laquelle puiser. avec en filigrane la présence emblématique de Clarice Lispector brassant faits et gestes dans le grand chaudron du monde. Choses vues, faits dits divers, un petit côté livre d’heures et tout ce qui cristallise dans les 528 intitulés. J’ai fait défiler une première fois les 528. Comme une litanie. J’y suis retournée, ai laissé agir la curiosité, ralentissant au contact de tel ou tel titre. Dix on a dit. J’ai noté les dix qui m’avaient captée, avec des espaces blancs entre les formules. En gardant l’ordre d’apparition, comme on dit à propos des acteurs dans les génériques des films. Puis j’ai écrit entre les lignes. Blancs absorbés. Surprise à l’arrivée mais me disant que j’aurais dû, j’aurais pu aussi adopter aussi tel titre, tel autre, y loger et déployer des micro-mondes. Tous en fait. Les 528. Retrouvant dans cette envie la désobéissance de Blondine entrée dans la forêt de lilas pour ajouter toujours une branche de plus à son bouquet et se perdant au bout du compte (conte). Mais non. C’est avec le pacte des dix que nous tirons nos révérences respectives et le chemin se poursuit autrement. De ce long voyage estival rendu possible, c’est FB que je remercie vivement et aussi les magnifiques embarqué.e.s de tous bords
Comme c’est intéressant, bien dans l’esprit de Clarice Lispector ! Merci Christine.
Très touchée par le texte « les sales gosses »
Bravo pour le processus de création !
ce qui est magique c’est le lien entre tous vos textes. Comme si cela n’en faisait qu’un seul
et je souligne le codicille que j’adopte tout à fait.
le texte sur les portes est très fort et je souligne :
« Il restait une porte qu’on a décidé de ne pas nommer au départ.(…)Elle est restée entr’ouverte, entre deux mondes »
Merci
j’ai aimé lire l’ensemble, apprécié la lettre au ministre de l’éducation, la phrase de l’enfant et le reste…merci