#L5 | Come di

Ce lieu est un désert. Au loin, des rires d’enfants, récréation dans une cour d’école ?

Dans le parc, des jeunes femmes bavardent en surveillant leurs petits qui jouent dans le bac à sable. Elle s’interroge : je suis un désert ? Moi j’aime pas tellement les enfants. Ils m’inquiètent, ils sont exigeants, ils s’agrippent à vous, ils s’agrippent à moi, demandent des caresses, de la tendresse. Les petits de ma sœur, on ne peut pas les lâcher des yeux, ils sont les rois pour faire des bêtises. Pour ma sœur ses enfants sont rois, elle ne sait pas dire non, elle fonctionne à la tendresse. La tendresse, je ne sais pas la donner, ça me fait peur, la tendresse ça enferme. Je ne veux pas être enfermée. Enfin, si, peut-être un petit peu dans des bras amoureux. Pas peut-être, sûrement, sûrement, là, à l’abri. Les bras de mon mec qui m’attend et me fait signe ? Je l’appelle mon mec, mon homme, mon amant, mon minou, mon tout. Il désire que nous ayons un enfant. Il veut de moi un enfant. Un jour, peut-être je dirai oui. Il dit qu’il est temps, un enfant, ensemble le voir grandir, sourire, rire, lire, écrire, obéir, désobéir. Notre monde est fou, il se déglingue, faire un enfant, le précipiter dans le sombre du moment, ça m’angoisse, j’ai peur. Lui, il dit qu’il lui apprendra à être fort, audacieux, à se défendre, à s’amuser de tout, de rien, à faire du vélo, à nager, à aimer la nature, l’eau vive, les montagnes, à grimper aux arbres.

Le parfum des lilas resurgit, tel autrefois dans le jardin de ma grand-mère, en un retour à une vie ancienne, cachée, secrète. Enfant, chez ma grand-mère, je passais Des journées entières dans les arbres. Je me blottissais dans la fourche hospitalière du tilleul qui dressait près de la maison ses longs bras de géant. Les fourmis attirées par ses fleurs sucrées escaladaient mon corps en un doux chatouillis. Je riais de plaisir. Au travers des feuilles, je devinais un rien de ciel bleu. Entre terre et ciel, c’était ma demeure. Y pensant aujourd’hui, je me reconnais dans le Baron perché de Calvino. La baronne, plutôt ! Je ne quittais mon arbre qu’à regret. Souvent pour escalader le tronc du cerisier et de branche en branche, me gaver de cerises juteuses. Les merles sifflaient de mécontentement devant ma razzia. Il me semble les entendre, Tjuk, Tjuk, Tjuk, cris d’alarme sonores, je les dérangeais. Nous aurions pu partager ce festin, nous étions de la même famille, hôtes des arbres du jardin. Il y avait des platanes, des lauriers-roses, des fleurs, un bassin où en rond tournaient des poissons rouges. Il y avait des bancs. Dans ce jardin d’autrefois, à la fraîche, sur le banc s’asseyaient mon arrière-grand-mère et ma grand-mère, je les appelais Mémette et Mémé, cheveux blancs en chignon pour l’une, tignasse noire ébouriffée pour l’autre, le même sourire, la même joie de vivre. À leurs pieds, la petite chienne, un bichon, une bichonne, Mirza. Je la bichonnais. J’enfonçais mes doigts dans sa fourrure soyeuse, je la peignais, lui attachais un ruban au sommet de sa tête. Je l’ai reconnue dans un tableau de Goya, à Madrid, si petite près de sa maîtresse, une duchesse ceinturée de rouge, à la chevelure noire comme celle de ma grand-mère, et elle toute blanche, minuscule, un ruban écarlate noué à sa patte. Notre Mirza n’aimait pas rester seule.

Dans le parc la petite vieille installée sur un banc appelle sa chienne : Choupette. Choupinette. Que ce nom va mal à cet épagneul râblé, vigoureux ! Si j’avais un chien, je l’appellerai Ouzo ou Raki, petit clin d’œil vers la Grèce et la Turquie, souvenir du plaisir éprouvé à déguster, allongé d’eau glacée, ce lait de lion, sous une tonnelle, dans l’odeur du jasmin. Bon, ici au bistrot du lac, ce sera un pastis, un pastaga. Tiens, la dame sort de son sac une écuelle qu’elle remplit d’eau. Sympa. Choupette lape en remuant la queue avec énergie. On devine La place que tient cette petite dans la vie de sa maîtresse. Elle est Un membre permanent de la famille. Son maître devait être chasseur, et on peut l’imaginer elle près de lui à l’arrêt devant les canards, pleine d’énergie. Quant à la femme : elle est vêtue de noir des pieds à la tête, veuve sans doute, une de celles qui respectent encore les vieilles coutumes, montrer sa tristesse à travers ses vêtements. Très France profonde. Ailleurs ? En Chine traditionnelle, les parents ne portaient pas le deuil pour la mort d’un enfant, ni le mari pour le décès de son épouse. Au Japon, du noir et du blanc car le défunt se transforme en corps de lumière. En Chine également, il est coutume de revêtir du blanc, symbole de la mort, et aussi du rouge qui rappelle le sang et exprime la douleur ressentie. En Iran, la couleur du deuil est le bleu, couleur de la paix. Les Philippins et les Égyptiens s’habillent en jaune pour représenter l’or du soleil. En Afrique, il est fréquent de porter des couleurs vives. Question : peut-on porter un jean pour suivre un enterrement ? Réponse, peut-être bien que oui, peut-être bien que non ! Ça dépend, ça dépend… ça dépend seulement de vous… Ouah, la voix éraillée de Paolo Conte, sa nonchalance, come di, comédie. Comédie de la vie.

Laisser un commentaire