#L5 I Broder d’or la poussière ou Le dytique

Partie III – Cacophonie

(...) les bruits assourdis par l’eau, et parce que certains d’entre nous ne sont pas des hommes, mais bel et bien des saumons.

Madame vous savez, cette porte n’a pas toujours grincé. C’est qu’autrefois, les gonds étaient huilés, soigneusement, par l’homme de la maison, l’homme aux chiens. Une huile collante, odorante, couleur garance. La main gardait la trace des jours entiers. Connaissez-vous Madame, l’homme aux chiens ? C’est que Madame, cette maison n’a pas toujours été occupée comme elle l’est aujourd’hui et le champ attenant voyait autrefois une herbe grasse pousser parmi la terre spongieuse et noire.

Me feriez-vous l’honneur de vous installer et de goûter un peu de ce breuvage ? Une décoction ? Oui, si vous voulez, breuvage, décoction, ça coule et ça s’avale. Quelques algues en effet, un peu de salicorne, des prunes aussi et du souci… l’amertume et le sel oui et puis un vert traversé d’or, regardez à la lumière… Entre absinthe et whisky… Regardez : je secoue légèrement la bouteille. Ça ondule, le dépôt tourbillonne : c’est le fond du marais. Ça râpe, ça chauffe. Cette couleur… Trempez vos lèvres Madame, goûtez donc, alors que la chaleur tombe un peu, enfin, cette liqueur de crépuscule. Voilà.

Cette terre Madame, ne connaissait pas les sécheresses, les craquelures, toute sillonnée d’eau, de canaux, toute trouée de flaques et de mares qu’elle était, des flaques et des mares qui abritaient toute une faune. Madame, une faune verte, rouge et dorée, de grenouilles, têtards, salamandres, de la faune qui glissait et volait, de la faune qui remuait et coassait, et dessus la flaque, dessus la mare, de la faune aussi, à l’œil jaune qui hululait, et entre l’air et l’eau et dans l’eau et un peu sur la terre, de la faune un peu têtue, de la faune de nulle part, le dytique vous savez, le fameux dytique, le plus rapide des insectes aquatiques, aussi le plus carnassier. Le dytique vole, nage et marche, le dytique plonge, s’agrippe, s’enfonce, remonte et dans les profondeurs de l’eau aveugle et sourde, tout en-dessous, bien loin, tout en-dessous, à des dizaines de mètres, loin de la nuit paresseuse et stagnante, de la nuit qui clapote, ses soies natatoires propulsent le corps noir et dur, dans les profondeurs, parmi les algues, les racines et la vase.

Le saviez-vous Madame : le dytique parcourt des centaines de kilomètres ? Il émet à l’envol, un bourdonnement léger, le frottement des ailes peut-être, le petit moteur chauffe et la bête s’élance. La lourde silhouette vibre dans l’air. Au crépuscule, à l’approche de l’orage, dans l’air jaune et bleu, plein d’électricité, dans les espaces vides, dans les campagnes endormies, un bourdonnement de pylônes improbable et diffus tel l’écho d’une ville invisible, une forêt d’éoliennes, mille générateurs… au-dessus, en dessous, derrière ? un autre monde, de crissement d’élytres, de grondements, d’architectures métalliques… Cette rumeur dans l’air, au-dessus, en-dessous, derrière ? le promeneur s’interroge madame et aperçoit la silhouette de plomb… .

Regardez comme il brille là-bas, le long ruban de la route, la route noire toute en flamme. Et déjà au fond, vers l’horizon, par-delà le pont, monte le bleu. La route s’enfonce dans le rien, une grande torche dans la nuit noire… C’est qu’elle disparaît la nuit vous savez la route, les pavés remontent, puis la terre, la simple terre… Une régurgitation du sol, qui se laboure tout seul. Tout remonte la nuit… Tout s’agite. La nuit, vous savez… Oui Madame, c’est à l’approche de la nuit, de la nuit d’orage souvent, lorsque le peuple s’agite, les capricornes s’élancent du haut des troncs, des fenêtres, des branches… s’élancent vers… Ha Madame, plus personne aujourd’hui… Madame, plus personne ne s’intéresse au dytique.

Finissez votre verre. Oui soufflé, parfaitement. Un peu grossier, avec des bulles. Un verre épais et jaune, de grosses bulles, un abcès sur les lèvres rondes du souffleur. Regardez au fond, une mouche enfermée dans le verre. Parfois je la vois s’agiter. Une petite mouche, là au fond du verre, insecte préhistorique égaré dans l’ambre, corps prostré dans les cendres de Pompéi qui s’étirerait soudain tel un enfant qui baille. Je m’égare Madame, à regarder la route, à mon tour, je m’égare. Tout remonte la nuit…

Sur la route autrefois, tombait en nappes lourdes une brume épaisse que trouait certains soirs le faisceau rond et jaune de la lampe de l’homme aux chiens. L’homme aux chiens ne parlait pas. Il habitait voyez-vous dans cette maison du village, précisément cette maison, au cœur du village précisément. Il sortait la nuit tombée. Il revenait avant l’aurore. Le faisceau de sa lampe, trouait la brume. Son pas était léger, sonore pourtant, dans l’air gorgé d’eau. C’est qu’on entendait tout, on entendait de loin… Le bruissement soyeux des longs poils contre l’étoffe du pantalon, et même le frottement, de la truffe rapeuse des chiens contre l’air humide. Deux chiens. Border Collie. Des chiens de berger en effet, qui gardaient quoi ? Qui sait ? Le troupeau invisible des idées folles de leur maître…

Je l’ai suivi Madame, j’étais gamin alors. C’est qu’on entendait tout. Et ces nuits-là, un bruit d’éclaboussure qui venait de très loin, comme un paquet qu’on jetterait dans l’eau. Il partait les mains vides pourtant l’homme aux chiens et sans besace. Et pourtant le bruit de cette chute qui venait de très loin, là-bas dans les marais. J’étais parti pieds nus, les petits cailloux du chemin s’enfonçant dans la peau, s’enfonçant à peine sous le pied léger. Hermès sans semelle, passant comme le courant d’air au-dessus du chemin, courant d’air d’ici aux relents d’eau et de terre. Les deux chiens devançaient leur maître, éclairés par la lampe et je croyais voir parfois, la lumière traverser leur corps transparent, pure enveloppe sans entrailles, sans chair et sans eau.

Il remontait par le pont et obliquait ensuite par un chemin vicinal, puis entrait sur un sentier privé à travers les herbes. Je m’éloignais du chemin pour n’être pas repéré. Mes pieds s’enfonçaient dans le mélange de tourbe, de terre et d’herbe, parfois jusqu’aux genoux. Je me rapprochais alors. L’homme aux chiens ne se retournait pas, poursuivant une trajectoire bien dessinée, parfaitement rectiligne. Puis le voilà au bord de la berge, face à la conche. Il se tient droit puis s’agenouille. Et ce corps que je croyais vêtu, m’apparaît nu. Nu sur la berge aux côté des chiens. Sur le dos, la peau noire est ça et là striée de reflets métalliques. L’homme détend ses jambes musculeuses, frangées, aux poils étonnamment longs, et se glisse dans l’eau, suivi par les deux chiens.

Madame, personne ne savait au village, personne ne savait où s’aventurait l’homme aux chiens. Si je vous disais moi, que ce soir-là l’homme aux chiens n’est jamais remonté ? et qu’au petit matin, on a ramassé sur la berge deux pelisses vides, des peaux de chiens, juste le poil, la totalité du corps ayant été absorbée, dissoute… Si je vous disais moi… Ce soir là sous la clarté de la lune, j’ai vu un temps le long corps agile évoluer dans l’eau. Aspiré vers le haut par l’air gonflant ses poumons il s’accrochait aux algues, branchages et racines et s’enfonçait profondément, tout au fond, au fond du canal, dans ces espaces insoupçonnés sous la coque endormie des batais.

Ce que l’histoire ne dit pas, Madame, ce que le village ne sait pas, ce que le village a voulu oublier, c’est qu’il y avait autrefois, toute une fratrie… L’homme aux chiens a grandi au bord de l’eau. Ils étaient quatre frères et une sœur… Ce que l’histoire ne dit pas Madame, c’est ce que sont devenus ces enfants…

La terre craquelée, la poussière, la chaleur Madame, ne vous y fiez pas. La nuit venue, vous entendrez vous aussi, vous sentirez l’air s’alourdir, s’emplir comme une éponge. L’eau revient la nuit Madame, elle n’est jamais partie. Les marais ne s’assèchent jamais. Et quand l’air bourdonne le soir, vous savez Madame, quand l’air bourdonne et que la longue torche de la route embrase les profondeurs du ciel et du vieux pays mouillé, je songe à la lampe de l’homme aux chiens, et je bois Madame, en attendant l’aube. Vous reprendrez bien un verre ?

Codicille : work in progress... un premier jet et une petite pause avant les autres expansions. Aux lecteurs suffisamment patients et/ou curieux qui arriveront jusque-là, oui cette étrange étoffe sur la photographie est bel et bien composée de carapaces de coléoptères... ce que l'histoire ne dit pas, Madame, Monsieur, ce que l'histoire ne dit pas c'est ce que je peux bien moi, en penser de tout cela. 

A propos de Marion T.

Après tout : et pourquoi pas ?

6 commentaires à propos de “#L5 I Broder d’or la poussière ou Le dytique”

  1. Moi aussi, je reprendrais bien un verre, et un autre texte pour la route ! A vous lire, j’ai repensé à l’Île au trésor, quand Jim entend le bruit du bâton de l’aveugle sur la route… Atmosphère qui monte en tension, et un personnage plein de mystère que cet homme aux chiens qui finit par disparaître. On sent que tout un monde, toute une histoire habitent ces marais et on a bien sûr envie de découvrir la suite. La chute – efficace – nous y invite, d’ailleurs…

    • Merci Zoé! pas la moindre idée de la suite, cela se construira au gré des consignes. Aller de bizarre en bizarre et construire une vaste brocante foutraque peut-être, du parquet qui grince, des vases ébréchés… Ca y est je tiens peut-être qqch…

    • Merci du retour! Et bien j’avoue que j’ai relu les premières pages des contes du whisky de Jean Ray qui m’ont embarquée dans cette drôle d’ambiance.. Quant à “qui est moi?”… la suite de l’expansion devait m’emmener vers Lord Jim, qui n’est qu’une ritournelle sombre autour de cette question, mais je ne sais pas si j’aurai la verve et l’énergie. Mais qui sait, après tout plus on écrit, plus on écrit et il faut bien se chauffer un peu les muscles après des années peu fertiles : cette nuit peut-être.

Laisser un commentaire