Devant la cuisinière.

Elles sont deux devant la cuisinière. Dans la cuisine la cuisinière et elles à deux devant. La mère n’est pas plantée devant la cuisinière. Le corps de la mère bouge et le corps de l’autre pas. Le corps de l’autre est celui de la fille. Pour la mère le corps de l’autre est celui de sa fille. La mère le connaît depuis toujours. C’est le corps de sa fille. La fille aussi connaît le corps de l’autre. Connait mieux le corps de l’autre que le sien propre qui lui reste étranger. Elle se tient devant la cuisinière. Son corps se tient et il ne bouge pas. Etranger, elle ne sait comment le faire bouger. L’autre corps à côté elle le connaît bien. Elle sait quand sa bouche va crier avant le cri. Elle sait quand sa main va gifler avant la brûlure sur sa joue. Elle sait les mots durs avant le vide dans sa tête. Elle sait comment le corps de l’autre bouge. Depuis sa tête elle peut anticiper en pensées son action, éplucher les pommes de terre, enlever les yeux en tournant le petit couteau au manche de bois, les plonger dans le seau pour que la chair jaune à nu ne noircisse pas. Attraper la manique crochetée avec un rebus de laine, la poser sur le dessus de la marmite en fonte et en soulever le lourd couvercle pour y tourner de l’autre main la cuillère de bois. Elle connaît la précision de ses gestes et leur enchaînement. Son corps est celui de la fille. Il est à côté du corps de l’autre mais il ne bouge pas. Ne prend pas part à l’enchaînement, bouge un bras, tend une main qui bute contre le corps de l’autre qui a déjà achevé le geste. La plus jeune, c’est celle qui a un temps de retard, une maladresse dans la gestuelle. Son geste est dicté par l’autre. Depuis le corps de l’autre à côté. L’une, la mère, l’autre, la fille. Depuis son corps à elle, la mère sait faire bouger le corps de l’autre. Elle l’a porté dans son ventre puis dans ses bras. Maintenant il est debout à côté d’elle devant la cuisinière mais son corps sait encore comment faire bouger le corps de l’autre à côté. Il a grandi mais elle garde la science de l’activer. Toujours il est moins rapide et moins précis qu’elle ne voudrait, mais il répond. Il répond toujours. Sa réponse manque de précision et souvent de rapidité aussi. Depuis son corps elle actionne le corps de l’autre, depuis l’ustensile que sa main met dans la sienne… Depuis le corps de la mère, main, coude, épaule, projetés en avant pour imprimer mouvement et action à l’autre. Le corps plus rapide rend les mots superflus. La mère parle peu. Au début à deux dans la cuisine la mère se tait. Longtemps les deux corps à proximité devant la cuisinière ou  l’évier et entre eux le silence. Mais le corps de l’autre de plus en plus lourd à déplacer, à faire bouger, à actionner, il garde lenteur et ça fait monter une colère qui gonfle comme le lait débordant sur le feu ou le soufflé au fromage qui lève, qui lève et c’est juste soulager un peu le corps à soi que se servir de mots secs ou de bouts de phrases qui commencent par tu, tu c’est le corps de l’autre à qui on s’adresse pour le réveiller, lui planté à côté d’elle, sa mère, devant la cuisinière. Et son corps à soi, d’elle qui est la mère, taraudé par le sentiment d’échec à ne pas pouvoir enfermer l’autre de force dans perfection de gestes, alors que tant d’imprécisions comme un brouillon, un graffiti, un gribouillage c’est comme cracher dessus la perfection enseignée à elle par un autre corps, le corps de sa mère disparu, longtemps qu’il n’est plus.

Elles étaient deux devant la cuisinière. Dans la cuisine à deux. L’une est la mère. Elles se tiennent à deux devant la cuisinière. Le corps de l’une est un corps d’enfant. La proximité des deux corps dans la cuisine, l’une est la fille de l’autre. Son corps reproduit les gestes du corps de l’autre et intimité que ça crée travailler debout à côté l’une de l’autre dans ce qui se levait de tendresse muette de leurs deux corps proches, le corps de l’une jeune et celui de l’autre avant qu’il ne soit lourd et épuisé de toujours un nouvel enfant à porter quand l’autre encore si jeune et avant qu’il laisse à l’autre corps à côté, celui de sa fille aînée, peu à peu et de plus en plus le soin de le remplacer. Fatigués leurs deux corps de devoir tenir debout devant la cuisinière, de devoir juste tenir tout ce qui ne le peut pas, d’un père malade sans travail, de trop d’enfants nés et de pauvreté, tandis que la précision des gestes s’ancre dans son corps d’enfant depuis le corps de l’autre, sa mère.

A propos de Anne Dejardin

Pas sortie de l’enfance après 59,99999... ans / mais j’ai bon espoir Pas perdu l’accent de mes origines / mais j’ai bon espoir Pas fait grand-chose de ma vie, à part deux enfants et deux livres / mais j’ai bon espoir Formée à Aleph, anime depuis 15 ans un atelier d’écriture mensuel avec des mots adultes qui ne sont pas toujours les miens / mais j’ai bon espoir Créé un blog pour vendre « La vie en face... ne vous déplaise », qui ne cartonne pas vraiment / mais j’ai bon espoir Écrit un livre sur le bonheur et n’y ai pas compris grand-chose / mais j’ai bon espoir Tenté de composer une bio pour sortir du confort de l’anonymat / mais j’ai peu d’espoir d’avoir réussi mon coup

20 commentaires à propos de “Devant la cuisinière.”

  1. Je te trouve ce matin, chère Anne, devant la « cuisinière » avec ce texte fort…
    un mot qui à lui seul nous indique un espace dans le temps, une époque (du moins pour moi), un mot lourd de sens, un mot aussi lourd que le poids des deux corps qui sont là, devant, dans la cuisine dans cette répétition qui apporte comme un flou, qui dessine une image qui a du mal à s’ajuster, et jusqu’à cette fin — ce dernier paragraphe — où on voit parfaitement les gestes de l’une s’appliquer aux gestes de l’autre dans la crainte d’une gifle ou d’un mouvement de colère ou l’affleurement d’une tendresse inexprimée, cette ressemblance entre toutes les deux…

    • Chère Françoise, tu me parlais de trois chapitres et je ne comprenais pas mais j’avais un peu oublié… Et en fait le deuxième est un copier coller qui est venu se rajouter je ne sais comment. Lol. Donc en effet tu as tout à fait raison. En l’état on s’y perd. Mdr. Je vais rectifier. Grand merci de ton attention.

      • je viens de lire ta réponse, et bien sûr je comprends mieux maintenant…
        (cela dit, ça reste une autre piste qui pourrait fonctionner elle aussi, plus complexe et sur un autre rythme)

  2. Merci de ta lecture, Nathalie. Grand besoin de réassurance et ton commentaire m’aide beaucoup. Et il y a une répétition de trop (étrange comme je me suis perdue moi-même dans l’oppression et la répétition de mon texte. Je dois virer tout le deuxième chapitre venu en doublon je ne sais comment ! A force d’user de répétition, le texte a fait sa vie lui aussi et s’est dupliqué ! Grand merci.

    • Ce travail de retranchement qui me parait sans fin. Enlever et encore enlever. On lit le texte différemment avec les répétitions « en moins » ou le « copier coller » en moins. Copier coller qui pouvait paraitre erreur et/ou volonté d’être dans le remâchement. Oppression toujours (moins d’enfermement).

  3. Anne,
    J’apprécie fort ce texte.
    Ces deux corps comme un seul.
    Et le passage sur la perfection. Et puis cet autre passage, un peu plus haut, ‘Elle sait quand sa bouche va crier avant le cri. Elle sait quand sa main va gifler avant la brûlure sur sa joue. Elle sait les mots durs avant le vide dans sa tête…’. C’est fort.
    Bravo.
    Bises.

  4. Bonjour Anne ! Je reviens ici après une longue absence… et je trouve ces deux femmes, mère et et fille, devant la cuisinière… Un grand moment de lecture. L’effroi devant l’emprise de l’une sur l’autre – ma respiration retenue dans la lecture – cette volonté de perfection qui me liquéfie, j’ai dû lire avec l’écho en moi d’un autre couple mère-fille ! A bientôt !

    • Marlen, je t’ai répondu en privé par mail, mais je pense que tu ne l’as pas reçu. Merci de ta lecture, Marlen, et ce que tu en dis en même temps que ça rassure, soulève l’interrogation de est-ce encore lisible quand tant de ressentis d’oppression que les commentaires me renvoient et qui sont justes car c’est bien de cela qu’il s’agit.. Et plutôt cette question : a-t-on le droit d’imposer des lectures si peu légères ? Grand merci de ton commentaire avisé et si juste sur ce qui est bien le cœur du problème.

  5. ça taraude, ça insiste, entre dureté et tendresse, ces deux corps plantés là devant la cuisinière, haut-lieu des mères et des filles, avec le poids de la famille, la nécessité de manger – et la question du ventre… du corps dans le corps. On pense à la lignée, à la mère de la mère, aux enfants à venir de la fille, et on espère un peu de légèreté. Bravo Anne, c’est poignant, oppressant, avec une chose où l’on se reconnaît, dont on voudrait se libérer. Je dis « on », je devrais dire « je », peut-être est-ce parce qu’elles sont deux,

    • Très beau ton texte, je le prendrais pour une quatrième de couverture si j’en étais là et si tu me le donnais. Désolée de te décevoir quant à l’espoir d’un peu de légèreté pour les enfants à venir… Ce ne sera pas un livre gai… A-t-on le droit ? Et en te lisant je cite « parce qu’elles sont deux », moi en moi il s’est écrit parce qu’elles sont d’eux. Je pense réellement que nos échanges de textes et de lectures ouvrent des espaces insoupçonnés. Très grand merci, Claire.

      • Très honorée… Je te le donne bien volontiers ! J’ai même hâte ! 🙂 Bien sûr qu’on a le droit… est-ce à moi que tu le demandes?! J’aime aussi nos échanges et ces espaces ! Alors on continue !

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