M.ichel/H.amlet #10/4

Le jour que M. avait attendu de toute son âme, qu’il n’avait cessé de se représenter en rêves, advenait. Quinze ans qu’il l’attendait. Depuis ses seize ans il l’attendait. L’intime conviction qu’il pourrait un jour s’approcher de H. au point d’être lui, se réalisait. Un simple coup de téléphone et M. était passé de l’attente fébrile à l‘engagement passionné – bien entendu tout restait à faire. M. allait vivre quotidiennement avec H. De longs mois qui le marqueraient à jamais. Il allait vivre près de deux années dans un souci constant de lui. Avec lui. Par lui. Pour lui. En lui. Il allait vivre une aventure exclusive. Parfois tyrannique. Sublime.

Si M. avait tellement attendu H., on ne peut pas dire que H. l’attendait. H n’attendait jamais personne – bien que son existence ait reposé, essentiellement, sur ses rencontres, ait même dépendu d’elles absolument – H. n’attendait rien. Ni personne.

Certains diraient après coup, que sans le savoir, H. avait été en manque de M. ; on écrirait après avoir vu M. et H. réunis, on le crierait haut et fort, que H. avait trouvé en M. celui qu’il attendait depuis toujours sans le savoir. Qu’avec M., H. était pleinement lui même, qu’il existait, tout entier. H. qu’on avait si souvent vu faire de la figuration, être là sans « être ». Absent. Vide. Fade. Ou qui avait été là comme on le dirait d’une marionnette. Jacassant. Zombiesque. Grimaçant. Outré.

Avec M., une sorte de miracle s’accomplissait. Avec M., H. devenait pure présence. Il était toute une vie; une vie et sa fin. Il était un corps et il était une pensée. Un pan du mystère de H. se levait dans la lumière de M.

M. avait seize ans, le front couvert de boutons, une maigreur de chat quand il avait vu H. pour la première fois. C’était un samedi vers 17H. Il faisait froid. M. se souvient qu’il portait des gants de laines et un caban quand il avait vu arriver H. dans l’obscurité aveuglante d’une salle de spectacle. Dans la lumière de la scène quelqu’un arrivait à M. et c’était lui, H., revêtu de noir. Il portait une espèce de pantalon de golf d’où sortaient des jambes maigres. Un visage rond. Des cheveux aux épaules, une frange « play-mobil », une sorte de Beatles, le buste un peu gras dans une chasuble étriquée. Un costume difficile à dater. Les chaussures étaient jaunes, les bas plissaient. Une silhouette décalée, inquiétante et burlesque à la fois. Aporétique. Coupante comme une question. Tel apparut H. à M.; tel il parla à l’oreille de M., comme pour M. seul, dans le costume noir étriqué au plein feu d’une scène. Les mots de H. frapperaient M. au point qu’il les apprendrait par cœur.

M., avait aujourd’hui trente ans. Il allait vivre avec H. une relation, fusionnelle, tour à tour encalminée et furieuse, parfois désespérante, mais de bout en bout unique. Absolue.

Il était difficile de donner un âge à H. Il avait une durée d’existence, Il existait d’ailleurs depuis si longtemps qu’on pensait qu’il avait toujours existé. Une existence repérable, à quelques mois près, sur un calendrier, et comparativement à d’autres relevant de ces cas particuliers d’existence, elle n’était pas « si » ancienne. H. avait aussi, un âge approximatif, entre vingt et trente ans. Mais H. avait essentiellement l’âge de ses rencontres.

H. avait en naissant poussé un premier cri – il serait plus juste de dire qu’il avait poussé un premier mot, suivi de beaucoup d’autres. Il parla donc dès sa naissance. Sa naissance reposait même essentiellement sur les mots qu’il parlait. H avait une langue maternelle et parla précocement d’autres langues. Au fil des années, des centaines de langues. Polyglotte il l’était. Une sorte d’Autiste génial pourrait-on dire de lui. H qui n’aurait jamais été un nourrisson, ne serait pas non plus un vieillard, apparaitrait pourtant à certains comme une sorte d’enfant vieillard. H s’exprimait en phrases et en mots d’une clarté prodigieuse et semblait aussi toujours obscur. Il s’exprimait, pensait, questionnait. C’était la condition même de son existence. Il était une langue et une pensée.

H. avait, un père et une mère à qui il devait et ne devait pas sa naissance. Il était né en même temps que ses parents. Avaient été comme eux créé de toutes pièces. C’est une chose à laquelle on ne voulait pas penser quand on se plongeait dans l’histoire de H..

Si le père de H. était mort dans des souffrances atroces : assassiné – ce que H. s’escrimerait à dévoiler. Le père de M. était quant à lui bien vivant. Violoniste, il souffrait parfois d’acouphènes. La mère de M. n’était pas noble, ni reine, mais pianiste dans les salles obscures où l’on projetait des films burlesques. D’origine italienne comme son mari, elle avait bercé M. de comptines méditerranéennes quand H. aurait enduré les vents glacés de la mer Baltique entre les bras de nourrices indifférentes. H. avait passé des heures dans un cimetière, il avait fréquenté des acteurs. Ce sont des points que M. et H. partageaient. M. aimait se promener dans les allées du père Lachaise, il puisait près des tombes une énergie créatrice et croyait parfois entendre les morts parler. H. de son côté avait vu un spectre, il était à l’origine d’une noyade volontaire, il avait tué un homme croyant tuer un rat. M. n’avait quant à lui tué personne en tant que M., sinon en rêve. Si H. était mort un nombre incalculable de fois, M. mourrait souvent comme meurent les enfants dans leurs jeux, et il mourrait un jour pour de vrai. Ce qui n’arriverait pas à H. qui se relèverait toujours de sa mort pour mourir encore. M. travaillerait beaucoup et douterait, tout à la fois. Travaillerait à être un autre et douterait souvent d’y être tout à fait parvenu. Quand H. serait pour certains l’image même de l’incertitude.

L’histoire particulière de M., ses trente ans, ses lectures, ses camaraderies, ses chagrins, ses liaisons nombreuses, son amour impossible pour O., son gout de la querelle, ses larmes irrépressibles, avaient-ils joué dans sa relation avec H.? Avaient-ils nourri leur rencontre ? C’est un point que M. ne discuterait pas, affirmant qu’il était allé à H. complétement ouvert, pour ne pas dire vide, débarrassé de son fatras personnel et sans à-priori théoriques.

Quand M. avait rencontré H., il dit qu’il était nu. Lui Michel nu devant Hamlet.

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

6 commentaires à propos de “M.ichel/H.amlet #10/4”

  1. Waouw, comme c’est fouillé, cette idée ! Lu et relu et la seconde fois, c’est vibrant la description de cette relation, leur différence, leur fusion. A la première lecture, je fonçais pour comprendre et je n’avais pas assez de disponibilité d’esprit. On sent le vécu du dedans et c’est magique toutes ces phrases trouvées qui fonctionnent pour parler de leur relation. Très riche, vibrant, je me répète. Merci, Nathalie.

    • Merci beaucoup Anne. C’est peut-être un peu « abstrait » au début il n’y avait pas Hamlet dans le titre il me semble que ça aide à y entrer. Merci de ta lecture. De tes lectures toujours tellement généreuses.

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