Fantômes

Quand je le croise dans la rue, il dit, qu’il marche avec eux. Il froisse sous son bras les journaux qu’il emporte toujours avec lui. — Ils sont là, ce sont des fantômes à présent, je marche avec eux, dit l’homme qui porte des journaux dans la lumière abrupte de la ville blanche. Dans quelques semaines nous nous reverrons dans la ville grise, comme tous les ans, pour un café. — Dans un mois, à midi, Au fumoir! Il meurt un mardi, dans le métro. À l’heure de notre rendez-vous c’est son cercueil que j’effleure. 

— Je marche avec les morts.

Serrant la main du fils le médecin dit : « … une question de semaines ou de jours. Dans quelques heures ça peut être fini. Je prends ta main; dans l’obscurité de ta chambre la détresse dévore la tendresse de ton regard. Tu n’es pas absente. Tu souffles des mots. Tu murmures (craquelé) — Comme tes lèvres sont pâles, Ophélie. Je te quitte à l’heure des déjeuners dominicaux. Une salle de théâtre se tient dans un hangar sous les arbres. La vie est un songe crient les affiches. En sortant du hangar la lumière de septembre est toute dorée. J’époussète leurs songes du revers de la main, Je te raconterai comme ils criaient — ni toi ni moi n’aimons qu’ils crient — les acteurs. Trois longues heures, trop de bruit pour un songe. La mort ne rêvait pas. Quelques  mots sur l’écran minuscule.

Il n’y a plus de regard sous ses paupières.

Elle a dit non.

— Ich sterbe, dit Tchekhov avant de mourir.

Crébleu, Crédié, Crédieu, Crénom. Lui, il choisit Crénom avant de se taire tout à fait.

— Non, je ne veux pas voir le cercueil du monsieur dans sa chambre. — Alors tu resteras seule une petite heure. L’heure te toise. Une petite heure interminable. — Chacun sent le temps à son balcon, avait dit la dame.

Longtemps je me suis couchée comme on couche les enfants : tôt. Longtemps je me suis couchée de bonne heure pour te lire et je relis toujours les mêmes pages. — Endors toi maintenant pour avoir le temps de retenir tout ce que tu as pu voir, dit la mère. Elle pose un baiser sur le front de l’enfant. — Sur tes paupières un baiser — Dors tu ? Je le veux… — Une tempête de sable se lève, un renard, une fleur. Et risquer cette piqure mortelle. Le sommeil gèle sous ta  paupière. — Tu laisseras la porte entrouverte, n’est-ce pas?. L’embrasure salvatrice se conquiert au millimètre. — Un peu, encore… Ce rai de lumière du couloir qui mène aux chambres; ce phare dans ta nuit d’enfant. — Tu n’éteins pas … Tu promets ?    

Elle disait : Moi je ne mourrai jamais. À sa naissance Man Ray peignit son portrait. Quelques points dansaient sur le grège d’une toile brute et, il y avait les mots en écriture cursive : à l’âge de Laure. Finalement  tu es morte à l’âge que tu portais, bien après nos nuits d’enfants. À l’âge de Laure je n’étais pas morte.

— Est-ce qu’elle doit toujours revenir. — Qui ? — La nuit, interroge l’enfant.

Les montagnes rient. Les vagues hautes comme des murs se figent. Le diable en personne, est un mort sans visage, il déambule. — Moi, j’ai un lit à ras du sol comme ça il ne peut pas se glisser en dessous — Les autres rient —  il se glisse partout, tu ne savais pas ? Redressée sur l’oreiller, les yeux écarquillés, tu grappilles des lueurs dans l’obscurité. Scintillements, éclairs, étoiles en kaléidoscope.  Voir quoiqu’il puisse t’en couter.— Qu’est-ce qui peut arriver?— Tu n’as rien à craindre…

Ils disent : Rien à craindre . Ils disent : Toujours là. Qu’ils le seront. Toujours.

Ils ont des os et des yeux tellement grands. Même l’ogre n’en veut pas.

Dans la maison du sourd les murs convulsent. Les ombres ont pris formes animales et formes humaines. Une chimère bistre aux yeux braise te regarde. Quand tu cries aucun son ne sort de ta gorge. Suspendu bouche écartelée tu cries sourd.

Aux sentiers de la foret leurs bruissements. Souches comme autant de vies pétrifiées. Sillage d’humus, battement d’ailes noires. L’effraction d’une bête ;  laie, renard ou biche. Vos absences fulgurent.

— Je marche avec mes ombres.

Ombres vives. — Je marche

— Le pire c’est d’oublier dit-elle.

— Crois tu?

Je possède des morts je les ai tous abandonnés.

L’oubli

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

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