FILE D’ATTENTE REVUE

File d’attente. En longueur, tu vois. On attend quoi. Revoir ce qui défile à l’intérieur. On s’attend à quoi. La ville secrète les files d’attente et là se trouvent debout ceux qui n’ont pas le choix. Sur le quai. Embarcadère, gare, couloirs.  On regarde ceux qui attendent. On se regarde.  On attend. Des heures durant. Heures de rang.  Ce qu’on attend : le train, le bus, le tram,  le rendez-vous qui débloquera la situation, une feuille avec  tampons, validations et jamais exceptions, quelqu’un. On attend de savoir si on sera pris. Pris dans quoi. Pris pour vivre, simplement. Pris tout court. On s’attend à tout, on se regarde et même que peut-être il sera là, dans la file, là où tu ne peux pas  l’attendre puisqu’il est parti pour toujours. Destination inconnue. Regard panoramique. Et s’il était   partout au fond, tu pourrais peut-être attendre encore, attendre autrement?  Y avait-il avant la ville des files d’attente ? On ne sait pas. Ce qui est sûr : files d’attente aujourd’hui visibles à tout bout de champ. Avant tout, avant lui, on ne savait  pas trop, personne ne nous avait expliqué que quelque part on passait sa vie à attendre. Il y avait autrefois l’attente délicieuse : sa fenêtre s’éclairait, il revenait de loin et c’était un phare secret dans la nuit, mais la file d’aujourd’hui  c’est autre chose, même si ça existait déjà avant. Avant quoi. Dans la file : le temps du regard. Mais le sien ? Je revois ses yeux fermés en fermant les miens mais moi c’est provisoire. Il faudrait toujours  avoir avec soi le carnet de la file.  Avant, tu flottais sur ton île portable, dans ta peau de rêveuse, il te regardait et ça changeait tout. On était seuls au monde. Et d’un coup la file d’attente te tombe dessus, pour toutes sortes de raisons, forcément sociétales : tu es dedans, d’abord tu ne sais pas comment faire autrement. Tu ne peux pas griller les étapes, infliger  à d’autres les dépassements et passe-droits  que jamais tu ne t’autoriseras.  Alors attendre au-dedans, au dehors, même combat, tu organises l’attente pour ne pas perdre de temps, pour ne pas te perdre de vue parce que c’est bien toi et ton corps debout qui sont en jeu, en attente, dans la file, comme les autres. Ne pas tomber dans le piège de l’absence, dans le gouffre, tu le vois là, béant à l’intérieur.  Mais la reine des bords,    celle qui rit en pleurant, ne tombera pas dans le panneau. Ferme les yeux, elle t’attend. Tu écoutes sa voix perchée, moments of pleasure, et la terre tourne. Elle te regarde, tu tournes sur place. Tu danses au-dedans et personne ne voit rien. On avance   et c’est un petit pas, pour tenir sur la longueur, marathon lent  pour le chant qui naît dans un tourbillon de neige : pas d’entraînement et pas de salle d’attente. Une dame  blanche se retourne dans la file : Il faut bien attendre que ça se passe. Vous lisez un livre ? Une bonne idée, il fallait y penser. On attend mieux quand on lit. Moments of pleasure. Elle veut juste créer le contact dans la file. Vie file. Défilé de  toutes les files d’attente du monde : devant les préfectures, les pôles emplois encore une  version,  les agences passe Navigo, les comptoirs d’inscription à d’impossibles départs, les points d’accueil désertés et parfois vaguement peuplés d’une personne dédiée qui t’explique calmement pourquoi tu ne peux faire autrement qu’attendre, files des secrétariats universitaires, des agences, immobilières ou pas, des urgences, encore les urgences, des inscrits aux rendez-vous de la chimiothérapie. File des demandeurs  d’asile, passant par l’éternelle paperasse, synonyme de tous les encombrements du monde. Naviguons. Nous les demandeurs on veut la file des merveilles, file qui vole de ses propres ailes au-dessus des  gratte-ciels, file des oiseaux rares migrant vers les jours meilleurs,   file qui se disperse dans les étincelles du levant, loin de l’effondrement. Tu ouvres les yeux : devant toi les corps s’économisent pour patienter, au-delà de tout ce qu’on peut  dire ou attendre. Langue dans la file d’attente. Elle est là, ferme les yeux. Langue tue, silence dans la file.  Rester droits, attentifs, bien campés dans l’infini sur nos deux pieds, partants, tous autant qu’on est parce qu’il faut bien passer par là. Bon courage dit celui d’avant. Et si on allait voir ailleurs sans apporter les éléments de preuves, les papiers  que les  vagues préposés, formés  sur la question classeront par ordre d’importance dans des dossiers sans fin. Partir, tu vois.  Partir tu sais. Tu laisses tomber ton manteau de grisaille,  tu te retrouves dans la file d’attente des invités. Moments of pleasure. Et lui, par quel corps passera-t-il pour te rejoindre ? Au-dessus de la rumeur, un écran aveuglant est accroché : y sont projetées les tribulations de l’homme-clown sur le bateau des immigrants, dans les rues, sans rire et sans parler, dans la foule, avec celle  qui ouvre de grands yeux   aux parages de la statue de la Liberté.  Ton amour échappera-t-il aux poursuivants, aux forces de l’ordre ? Tu as le temps de voir,  personne ne t’attend. Tout autour, paroles échangées à voix basse, circulation des mots dans  tous les corps  alignés, ceux qui attendent l’ouverture. Près de la bouche de métro, le guitariste un peu âgé  joue des airs connus, même génération que lui c’est beau à l’intérieur on fait la manche. Tu tournes sur toi-même, ta robe brille, tes bras sont blancs et la cicatrice côté gauche du cou est un bijou, tu chantes just being alive dans la file,  âme dancing down the aisle of a plane  la reine rejoint  l’écran planté en hauteur. Lévitation dans la file, le corps lâche prise et s’élève. La comptine inventée par les enfants de la petite cour résonne : Charlot est mort, va-t-en dehors. Avec lui tu t’échappes,  tu joues du violon, les airs venus de la terre. Ceux qui patientent en bas cherchent à savoir comment s’est formée la musique des mots, par où elle a foré ses files de phrases, ses fils d’or. Mais il ne faut pas traîner, expliquer. On file  et  de nouveau Il te protège, t’entraîne derrière les palissades, à l’abri des regards.  Muet, Il te regarde  et tu es toute petite. On se comprend, à hauteur d’enfant. Il sait que tu cherches après Titine et lui aussi il cherche  en noir et blanc. On est solitude tous les deux et c’est là qu’on se retrouve tu te souviens. On voit mieux dans le noir.  Tu trouveras Titine en cherchant des trèfles à quatre feuilles au milieu des textes, tu  reconnaîtras les proches dans le petit jour, dans les chantiers froids  où parfois une femme vient sculpter Galatée qui se devine la nuit quand on revient de loin. Elle danse immobile en pleine neige. Moments of pleasure. Danser comme se défaire des files d’attente, danser sur le dernier carré de terre encerclée, danser les petits pains plantés dans l’attente et sourire en pleurant parmi les flocons, ça ne se voit pas, sur fond blanc.       

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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