Hors-série #2 Ma sellette

pseudo rococo trop grande aux contours étonnants — tient encore sa place — toujours affublée de sa tête de pierre sculptée — dressée dans l’entrée de mon atelier — haute sur quatre jambes torses — mais régulièrement galbées — un peu fortes — quelque chose de trop élevé — passant la mesure — plante grasse qui aurait poussé plus qu’il ne faut — dès sa première apparition — pieds du lit de Little Nemo — cauchemar de disproportions — art nouveau mâtiné de Louis XV — bouge imperceptiblement — mais en permanence — vibre sur place — sa couleur beige clair crémeux — auréolée par endroits — vieux frigo américain de 1952 — entre diverses époques — entre plusieurs styles — affaire douée d’une manière sans âge — totalement floue — façon baroque-contemporaine — tout à fait mon genre, ces choses-là — ne pas avoir imaginé l’acheter un jour — pour rien au monde ne s’en séparer — jamais au grand jamais — de ma vie — ma sellette — espèce de meuble d’appoint — ça s’appelle comme ça — une sellette — la repérer dans un entrepôt — tomber en arrêt — déstockage de meubles design modernes — canapés, chaises, lampes, bureaux, crédences, tables basses — une bricole — sans rapport avec les autres — pas à vendre — atterrie là — coin entre deux fenêtres sales — quelque petit miracle inopportun — récupérée quelque part — par on ne sait qui — déposée par inadvertance n’importe où — indubitablement — ma sellette un peu disgracieuse —  l’œuvre d’un créateur résolument d’aujourd’hui — forcer résolument le trait — ma certitude — son voisinage avec des objets design — pas à vendre — l’acquérir — sur le champ — une somme dérisoire, symbolique — dépourvue d’élégance — mais de l’expression — à peine un objet semi-industriel — conçue à la hâte — construite sans talent avec une main peu sûre — menuisier borgne — défauts de hauteur et de façon — visibles — l’aimer comme au tout premier regard — l’aimer pour toujours — délibérément ne pas y placer de pot de fleurs — de bibelot — malgré sa destinée utilitaire — avant tout rester absolument nue — pendant longtemps — dans l’état — mais une sellette qui se respecte — tout spécialement une sellette haute — finir par lui affecter une fonction — supporter quelque agencement décoratif — si possible le mettre en valeur — alors tout de même — après bien du temps — de la réflexion — un reste d’appréhension — faire reposer — sur sa tablette trop épaisse — une tête d’homme — sculptée à gros traits par un enfant — pierre brute, tendre et blanche — tête naïve, élémentaire et fruste — dispositif digne de cet objet fétiche — grâce hors proportions — brutale — ma sellette — dans mon atelier

A propos de Fil Berger

Fil Berger, je, donc, compose les textes qu’il écrit avec des artefacts sonores et graphiques et ses pièces musicales avec des artefacts d’écriture et graphiques. Le tout cherche, donc, une manière d’alchimie modeste située entre ces disciplines. Il a publié des livres d’artiste avec le plasticien Joël Leick chez Æncrages et Dumerchez. Quelques revues comme Paysages écrits, Traction Brabant ont retenu des textes. Il a travaillé et composé des pièces musicales documentées sur CD. Il a partagé pendant plus de vingt ans des moments de création avec des chorégraphes, des plasticiens, des auteurs, des improvisateurs et des compositeurs. Il a animé des ateliers d’écriture et de partitions graphiques avec des personnes de toutes sortes. Fil Berger, je, donc, est un improvisateur qui compose et performe en forgeant ses propres outils, ses champs lexicaux, ses instruments, sa présence au monde en les mettant sans cesse en variation continue. Son travail est la recherche de convergences multiples entre... l’idée et la pratique du « baroque » et... la pratique et l’idée de l’insurrection « œuvrière » autonome.

15 commentaires à propos de “Hors-série #2 Ma sellette”

  1. Merci à François pour sa lecture avisée et critique hier dans la réunion Zoom !
    Le texte a formellement changé, pour se rapprocher du style de mes textes « Faire un livre »
    Ma sellette trouvera peut-être sa place dans le cours du travail.
    Merci à vous pour votre lecture.

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