Hors-série # 2, Une présence bien trempée


Celui posé là sur le bureau a l’élégance orange, pas de l’orange insolent qu’on peut imaginer en entendant la couleur, mais d’un orange sourd, sans doute parce qu’il est atténué par les petites vagues concentriques plus sombres, rouge éteint qui dessine, griffonne, finit par hypnotiser. Pour la discrétion, un rabat maintenu par un bambou qui glisse dans la petite échancrure de la couverture. L’ouverture aisée découvre les feuillets, trente-deux pages cousues d’un papier naturel fin d’une chaude couleur blonde, parfait pour recueillir avec douceur vos textes, photos dessins, collages ; ceci est inscrit sur un feuillet à part nommé Escapade, plus épais, plus sombre, légèrement granuleux, qui, au-dessus et au-dessous la ligne d’une crête de montagne, spécifie que les papiers sont tous faits à la main, de manière traditionnelle en Himalaya, composés de fibres naturelles végétales, à son sommet vous promet que ce carnet est prêt à vous accompagner partout de sa présence amicale et bien trempée. La présence amicale et bien trempée me trouble. Va pour le amical, encore que j’entretienne un rapport tout particulier et pas forcément empli de bienveillance avec les carnets précédents, va, donc, pour l’intime, mais le bien trempé… sa présence bien trempée… dans l’allure, dans l’encre, dans les sentiments inavoués, dans l’informulé qui n’attendrait qu’un crayon, que le geste d’écrire? Ou alors faudrait-il penser à une erreur de traduction ? Déjà, chercher sur Internet le nom du papier. Avant de me répondre Google tient à préciser : Le thème sombre est désormais disponible. Curieux comme une information pratique résonne autrement ! Lokta Lamali, quant à lui, promet l’introuvable ailleurs et mon papier népalais figure dans la rubrique Avec passion… C’en est trop! Moi que tout contrarie, distrait, détourne en ce moment de l’écriture, moi qui procrastine, rame, rame, rame, accumule les retards comme la culpabilité, je me soumettrais à gribouiller tracer raturer les lettres qui feraient les mots qui feraient les phrases, de belles phrases dans un si parfait carnet, dans un carnet si parfait, amical et bien trempé certes, mais sans doute inapte à me pardonner mon esprit saccage? Le laisser pour l’instant fermé, comme un secret.

A propos de Mireille Piris

Toujours un lien avec l’écriture dans ma vie de comédienne, chanteuse, animatrice culturelle, psychodramatiste, formatrice conseil. L’art reste le fil conducteur dans la vie d’après qui alterne écriture peinture photographie. Comme dans un recueil de nouvelles, Une étrange modernité, paru chez N & B, où il se mêle au destin de quelques cabossés de la vie. (Auparavant chez le même éditeur, Boulevard des orangers, évocation de l’Algérie dans l’enfance et l’adolescence) Particulièrement sensible au dernier atelier Prendre. Toujours en chantier parallèle des nouvelles et un roman… Peur de la dispersion mais curieuse…

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