#L1 Injection

Marcher le long de l’allée de tilleuls en fruit, cette ombre reposante, évacuer le poids de la journée, le trop plein de la Ville, le trop plein de la vie, se laisser aller à l’ombre des tilleuls, à leur présence silencieuse, silencieusement encombrante. Se sentir encombré.
Quelques rares micocouliers alternent les tilleuls dans cette allée. Arriver au fond de l’allée, passer le portail et se retrouver à nouveau dans l’encombrement de la Ville, se faire surprendre par une grande esplanade blanche en terre battue, n’avoir jamais parcouru cet espace avant, se laisser aller aux sensations des petite pierres sous ses sandales, surprise inattendue dans une Ville, des souvenirs lointains qui remontent, secoués par ces pierres, continuer à avancer, inconscient de tout ce qui se passe. La station d’épuration est par là, on pourrait être enseveli dans le désordre humain, tout pourrait remonter à la surface, marcher sans le savoir sur l’obscur de la Ville qui coule dans un réseau d’eaux souterraines. Fin de l’esplanade, le bitume de la Ville occupe à nouveau tout l’espace. Batailler à nouveau contre la Ville, chercher le passage piéton sans le voir, aucun feu, les voitures qui défilent vite, chercher à traverser cette allée. D’autres gens sont par là, les observer, peut-être qu’ils connaissent le secret, comment traverser cette route, et là se découvrir à nouveau enfant, regarder à droite et à gauche, puis c’est fait. Être de l’autre côté.

Garde du corps. Sas 1. Montrer son portable.
Une marche après l’autre, environ dix marches gris ciment.
Lever son regard et voir un palais sombre, des trous à la place des entrées, avancer, c’est là, c’est là son espace, c’est dans cette boîte noire qu’il faut maintenant entrer.

Un vieux monsieur à la retraite. Sas 2. Pfizer ou Moderna, première ou deuxième dose. Encore quelques marches grises. Puis tout va si vite. Le déploiement de force est militaire, marins pompiers, médecins, infermières, la foule est continue. Faire part de cette foule continue. Accueil chaleureux et la surprise de rentrer dans l’Histoire.
Un marin pompier. Sas 3. Date de naissance. Et puis la réponse avec le bon prénom, le sien. Être attendue.
Bonjour Madame, juste après la dame, bonjour Monsieur, juste après la dame, bonjour, toujours bonjour et après quelqu’un.

Une dame. Sas 4. La feuille avec l’heure et le jour et en fluo les parties à compléter, Prendre ensuite un numéro. Les tilleuls sont désormais un souvenir loin. Ici il n’y a plus rien de naturel. Tout est couvert et recouvert. Devenir un numéro sur les fleuves enfouis de la station d’épuration toujours dans les parages.

Un monsieur. Sas 5. Premier espace de temps assis. Son chiffre est scandé, visite éclair avec le médecin derrière une vitre en plastique.

Un infirmier. Sas 6. Deuxième temps d’attente assis. La sérologie. Excuse-moi juste pour faire la sérologie, mots qui voltigent dans l’air. Puis un jeune homme vient vous chercher.

Une infermière. Sas 7. Injection.

Un autre marin pompier. Sas 8. Espace de surveillance. Troisième espace de temps assis. Esausta. Avoir le temps maintenant dans la chaleur de juillet. Un écran de télé est allumé, trompe l’œil de ce qui se passe, tous les sas sont en perspective, l’écran montre des gens souriants, l’écran montre que l’injection est facile. Il manque 20 minutes avant la fermeture. Le haut parler incite maintenant la foule. Faites du bruit ceux qui sont du Pfizer 1, mes amis. Faites du bruit, ceux qui sont du Pfizer 2. Faire du bruit. Mes amis. Entendre tout le long des chiffres scandés. Être un chiffre. Regarder la femme devant, robe noire courte, petits éclairs rouges, talon aiguilles, imaginer de marcher avec ces talons aiguilles. Entendre son numéro, vingt minutes exactes après l’injection.

Le panneau sortie couvre d’autres écritures, Palais du Sport, Ville de M., regarder ces écritures, imaginer d’autres écritures possible, ne rien imaginer. Vivre une journée comme celle des grands-parents avec les cérémonies du Régime. Ces journées où tout le monde est convoqué et l’Etat dicte l’Histoire. Se laisser porter dans cette bulle.

A propos de Anna Proto Pisani

Cultivatrice de mots et d'écritures, clown et enseignante. J'anime des ateliers d'écriture et création, j'en suis d'autres et suis engagée dans une écriture au long cours qui arrive à son terme.

Laisser un commentaire