#L10 l’hôtel du bas de la rue

Il lui faut passer à nouveau sur ces trottoirs, il y a là un hôtel pour maghrébins ces gens qui sont là depuis quelques années, qui sont venus parce que la France, les colonies, les accords d’Évian, il est nommé Monastir du nom de la ville qui a vu naître le Combattant Suprême comme ils le nomment, il y a des pans entiers de sa vie qui se sont obscurcis, celui-là en particulier, il y avait le rejet de la religion pour que l’État prenne une place plus importante, on en attendait de la joie et du confort, du réconfort peut-être – lui s’attend dans ce moment-là à servir sous les drapeaux : dans un brouillard lointain il attend aussi de savoir où il va être affecté, il y a chez l’enquêteur cette idée qu’il faut réussir sa licence pour échapper à ce sort, et il pense encore, sac à l’épaule passant devant cet hôtel, cette officine qui vend des huisseries il pense à ces hommes, à cette heure-ci ils dorment encore, à peine – dans ces chambres au mois – tout le confort mais toilettes sur les paliers, il y a au fond de la mémoire quand même aussi, il y a toujours un peu de ces rues défoncées, laissées dans une sorte d’abandon, la poste la préfecture le consulat le gouvernorat, les maisons les villas, le souvenir de ces types en vélo, pas encore en mobylette, avec leurs petits chapeaux, parfois encore leurs manteaux comme taillés dans des couvertures, ces capuches pointues terminées d’un pompon, quelque chose de la pauvreté sûrement, le souvenir aussi des sacs de sable sur la route qui conduisait, qui conduit d’ailleurs toujours, à l’aéroport, cette route qu’il a bien fallu emprunter un jour sinon, ça ne se pourrait pas – peut-être le souvenir fuyant de ces soleils poussières palmiers lauriers, roses blancs, les souvenirs aussi des odeurs les grillades les fritures les beignets quelques années plus tôt ce voyage dans ce pays qui donne une assise plus prononcée aux souvenirs de l’enfance – un jour mangeant des frites quelque part, où pouvait-ce être, Valenciennes ou Ussel ? quelque part, improbablement quelque part, dans un petit carnet vert, on a pris des notes, élaboré des listes, reconstitué des faits, des images et des noms, ce n’est pourtant pas encore l’envie (est-ce bien une envie?) d’écrire (oui mais elle viendrait après), ce n’est pas encore porté sur la liste des choses à faire (il y a toujours une liste des choses à faire, on biffe, on range, on écrit encore), le souvenir de ces moments-là emporte plus vers ces livres de mécanique ou de physique, ces travaux pratiques ou dirigés, ces salles où le chargé de cours explique la raison d’être des équations de Maxwell, indique que au rythme où vont les choses, on aura bientôt des connaissances infinis sur d’infinitésimaux objets et qu’on en finira bien par tout savoir sur rien, un type un peu rond, un peu rouge, étaient-ce des choses philosophiques qui faisaient réfléchir ? On n’en sait rien, mais la suite de l’histoire indique pourtant un changement de direction, une tentative opérationnelle de se libérer de ce carcan de sciences et l’avenir, au fond de l’image où on voit la rue de Montreuil qui monte, le soleil commence à accuser les ombres des immeubles, en ville on marche à l’ombre dans ces pays-là, l’avenir ne se constituera pas de pneumatiques de course extra-larges ni de voitures aux performances acérées pointues sauvages furieuses, furieuses oui, c’est ça, l’avenir de ce côté-ci de l’espérance sera changé, aura changé peut-être pas de sens, mais peut-être bien de direction, c’est la suite de l’histoire peut-être – à nouveau reporter la charge du travail, la chaussure salie, les suées les courbatures, on n’a pas faim mais on aimerait dormir un moment – ne plus penser à ces avenirs incertains ni à ces passés douteux, ne plus vouloir se souvenir de ces gares ces trains ces gens qu’on a oubliés, ne plus les revoir en rêve, tous regroupés dans des halls de gare, manteaux regards traits tirés visages grisés ne pas se souvenir de ces souterrains qui font traverser les voies, ces lumières glauques ces néons clignotants, ces chambres d’hôtel ou de dortoir, ces repas debout ou marchant, sentant doucement le vent frais peut-être bien, regardant aussi des passants occupés, aussi bien, on aimerait tant que tout ne soit pas autant chargé de réminiscences mais non, il y a cette histoire qu’on traîne, le sac semble léger à le comparer la chaussure le pantalon les muscles durcis, cette fatigue qui te prend et te fait suer, harnaché, est-ce un joug ? on avance sur le faubourg, l’avenir qui se profile se montre au soleil de la rue, on obliquera après avoir laissé derrière soi cet hôtel au nom de ville au bord de la mer, les portraits de l’homme providentiel à tous les coins de rue, il y avait des épiciers qui étaient fiers de vivre ici, un pays qui a donné naissance à un tel grand homme, qui a mené justement ce pays vers la prospérité et la gloire, presque l’autonomie, il y avait des fleurs et des drapeaux aux mâts qui marquaient l’entrée de la ville et cette ville et ce pays rappellent cette villa qui portait le prénom de sa mère, pour laquelle durant toutes ces années elle, sa mère qui portait ce prénom auquel on avait ajouté un deux en chiffre romain, elle, elle s’était battue, afin de la conserver cette maison ou au pire de la vendre, l’avenue du théâtre romain, quelque chose de cette route qui descend vers la mer, de cette station service de la British Petroleum où œuvrait une amie à elle qui pour parler de l’apéritif proposait un ouichki, qui était-ce dis-moi, un couple à quelques mètres de la maison, après le pont, tout a changé tu sais bien, un peu comme ici, lorsque ce type marche sur cette rue, ce faubourg qui s’est transformé sans qu’on y prenne garde en une rue, qui mène à un village, qui menait, qui y mène toujours mais s’il a gardé son nom, ce n’est plus un village, ce n’est plus une rue, il s’agit de cette ville pourtant toujours capitale, ici, maintenant revenir encore transporter ses affaires de travail, son livre, sa trousse de toilette et ses fringues sales et salies, il y avait un type aussi qui travaillait là et qui lisait « le monde diplomatique » un journal qui alors paraissait hors de toute compréhension, un peu comme si on avait proposé au type d’entrer à sciences-po ou à l’ena, même pour rire, ou de participer au concours général, de présenter une agrégation quelle qu’elle fut, on n’en était pas là, on aurait juste aimé être boursier, ou alors intégrer les ipes mais donner dix ans de sa vie ça n’a jamais pu se concevoir, alors on porte son sac, ça n’est pas raisonnable mais c’est ainsi et c’est surtout cette faculté-là de se projeter dans un avenir lointain qui manquait – était-ce rêver ? ça n’avait pas tellement d’histoire, sinon celle-là, et celle-là était à oublier, il y avait eu cette idée qui préparait les voitures, ce mot de préparateur, qui venait probablement d’Abarth, dans les années d’enfance, après le choc de l’arrivée, après les années de maîtrise de quelque chose comme une espèce de culture, après l’apprentissage des codes, des façons de se tenir, de parler, de vivre et de se comporter, se lever se laver se vêtir, après toutes ces leçons apprises des autres aussi bien que des livres (au fond, comme tout le monde), malgré ce qu’on traîne avec soi, il y avait cette idée d’œuvrer à un collectif, une équipe, de faire partie, d’aider, de coopérer, parfois, il y avait eu aussi que dans cette façon de penser un peu comme les garçons-bouchers, en apprentissage, en CAP blousons noirs voyous castagneurs salauds ou non il y aurait eu quelque chose comme une défaite, péjoration un déshonneur probablement qui refait penser à cette idée aussi de supprimer le dérailleur d’un vélo de course pour n’avoir de lui qu’une seule vitesse, ce genre d’idée apprise, préconçue présupposée intégrée qui agit sur vous comme une obligation, on ne peut pas faillir et on mise encore sur notre envie nos possibilités nos atouts, encore un espoir mais jusqu’à ce que… jusqu’où, au fait ?

en réalité la compréhension d'un certain effondrement ne m'est pas apparue - il s'agit de la démarche toujours renouvelée sur cette part d'une rue - mais l'enchaînement s'est produit sans le savoir, ainsi qu'il s'est produit d'ailleurs dans la réalité; les sacs de sable sur la route de l'aéroport, le changement de direction des études, rien de tout ça ne se produit en une seconde - de la même manière que les deux voyages aller-retour ne sont consécutifs que durant ce laps de temps-là : ils expliquent la lassitude, le type fourbu, le retour vers ce qu'on appelle parfois le bercail (espace fermé et couvert où l'on garde un troupeau) (familier) (par ironie) - le retour (au pays) n'a jamais d'ailleurs été envisagé (pour l'aller, on lui parlait de rapatriement comme s'il y avait jamais eu un dépatriement : lorsqu'ils en rient, parfois, en famille ou entre amis qui connaissent cette histoire-là, ils parlent d'Espagne et de Cordoue, de Séville ou d'Alicante; lui, lorsqu'il entend parler de l'Espagne il en conçoit une forme de dégoût pour cette espèce de gastronomie inexistante, ces courses de taureaux, cette fierté absurde et cruelle habillée, dit-on, de lumière; parler de l'Italie, ne pas omettre l'Italie); il y a des gens qui sont partis ailleurs, qui se sont installés sur la côte d'Azur par exemple, ou qui ont ourdi Israël en "patrie" peut-être (on ne veut pas le savoir) - le souvenir de l'inscription en or sur la tombe noire - ils sont partis, mais pas lui

A propos de Piero Cohen-Hadria

la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10 et le site plutôt là : http://www.pendantleweekend.net/

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