#L11 – Valérie

Non pas de cadre où poser les jours qui viennent, les absences qu’il faudra tenter de combler. Non pas laisser aux autres le droit de dire qu’elles peuvent être comblées parce qu’il suffit de le vouloir ou d’attendre un peu, de s’aider en pensant leur nom, en regardant une photo, en recréant un geste faute du son d’une voix, la trace la plus fragile.. Non pas de fin précise à cette attente qui va commencer. Non pas de certitude hors les affirmations toujours fragiles, même quand elles viennent des adultes – ils sont fragiles eux aussi et croient que tout leur obéit quand ils le souhaitent pour nous. Non pas le loisir d’oublier les présences bienveillantes puisqu’elles sont là certaines, imposées et possiblement maladroites. Juste nous deux, Julien et moi.

Non pas une petite boule craintive faite de nos deux corps, nos deux esprits, nos deux attentes, face aux adultes. Non pas un arrimage mais un compagnonnage. Non pas un refus juste un regard commun. Non pas une tristesse partagée…. enfin si, mais comme un petit socle d’où des rires ou sourires en communion.

Non pas la tendresse étouffante de grand-mère, ses rondeurs douces, gracieuses et fades, ses robes choisies avec soin qui deviennent mornes sur son corps, non pas ses grandes déclarations d’amour à Julien dont le petit corps se débat pour lui échapper, déclarations pleines de petites plaisanteries aigres sur celle qui est partie et qui bien entendu ne l’aimait pas assez ce cher enfant, non pas son regard inquisiteur sur moi et ses conseils enjoués, son inquiétude trop mal dissimulée de me voir ne pas être la jeune fille qu’elle désire, celle qu’elle aurait aimé comme bru, conforme au modèle. Non pas sa déploration habillée de courage sur l’absence de notre père qu’elle s’efforce de remplacer mais la promesse qu’il m’a faite de son retour, la croyance que j’ai en ce besoin et ce souci qu’il a de nous, mais le plaisir de le savoir heureux, libre, mais la joie à venir de ses lettres, de ses récits sur sa vie là-bas, sur son travail, de ses plaisanteries et de son affreuse écriture que je devrais déchiffrer pour nous deux.

Non pas la fougue, la furia de Chantal, non pas sa joyeuse bonne volonté qui est surtout volonté, ses lectures imposées avec une si gentille discrétion, ses visites de musées, de monuments que Julien refuse, où il traine les pieds, visage fermé parce qu’elle ne l’a pas consulté, où je m’efforce de n’éprouver aucun plaisir par solidarité et n’ose poser de questions, où je me dois d’afficher un désintérêt poli et résigné. Non pas son dynamisme, ses baisers si rapides qu’ils ne rencontrent que le vide, mais le calme de Jean, ces rares moments où nous sommes confiés à lui, dans l’atelier, avec la recommandation d’être discrets, de nous faire oublier, quand Karima s’émerveille des gribouillis de Julien et répond par des rires aux reproches souriants de mon oncle, quand je peux, m’efforçant de ne pas le gêner, de ne pas lui cacher la lumière ou entraver un geste, rester à côté de lui, regarder ses mains, sa façon de plisser les yeux pour mieux voir les formes, de caresser le bois.

Non pas leurs incursions désordonnées à toutes deux dans nos vies, les grands coups de rabot qu’elles nous infligent avec leur tendresse obligatoire, leur besoin d’orienter, façonner nos idées et nos désirs mais ce que je tente de deviner dans les silences de Julien, notre entente muette, et puis Julie, ces limites à notre indépendance que je pourrais, je le crois, je l’ai senti déjà, fugacement, lui laisser franchir avec une confiance vigilante, lui remettant Julien qui ne demande qu’à être écouté, négociant leur consentement à ma liberté.

A propos de Brigitte Célérier

une des légendes du blog au quotidien, nous sommes très honorés de sa présence ici – à suivre notamment, dans sa ville d'Avignon, au moment du festival...

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