#L2 Dont on ne sait

La première chose que l’on voit à la sortie du port, ce sont les bateaux qui s’entre-cognent, légers clapotis contre les barques colorées alignées comme jouets dans la baignoire ou bien sardines en boîte, dont on ne sait ni à qui elles sont ni à quoi elles servent, sauf à saluer, souhaiter la bienvenue. De l’autre côté de l’eau, elle se poste derrière la barrière pour attendre l’arrivée des visiteuses qui viennent encore la voir, patiente sentinelle avec ses cheveux gris au carré flou, jupe et ballerines noires, chemisier blanc délicat comme voile, et toujours ce doux sourire de vieille dame qui serait restée jeune, pour toujours quatorze ans malgré les âges et les années, éternelle adolescente aux mains fines et tachées, aux rides de visage lissées chaque jour, matin et soir, sous la pulpe des doigts. Le rituel, quand on entre dans la ville, c’est le café crème sous la halle dans une grande tasse blanche de bistrot, avant de monter dans les collines, bus 76 ou bien 63, arrêt Lou Castel. La promenade est belle, bleue, avec le ciel et la mer à perte de vue depuis la résidence fleurie et arborée, piscine en contrebas où elle ne va jamais mais dont elle s’empresse d’ouvrir le portillon aux visiteuses qui viennent encore la voir, et elle offre une serviette éponge, et quand on remonte, c’est limonade pour tout le monde, Pulco dans de longs verres, les mêmes depuis Ozoir, les même depuis Férolles, avec impression de perroquets à long bec, des bleus, des verts, des jaunes, ou de coquelicots rouges, et la rondelle de citron accrochée – alors c’est le moment de raconter les livres de la bibliothèque, les émissions à la télévision, tous les documentaires, les vies d’ailleurs, ou bien, tout mélangé, c’est une contrariété, une banale affaire de voisinage, un comportement malheureux, l’insistance au téléphone d’un vendeur de cuisines ou de volets, d’un refourgueur d’assurances-vie, quelle horreur – et puis de temps à autre ce sont les choses graves, les choses de la vie, comme on dit, et pas qu’au cinéma : des expériences, c’est tout, ce n’est rien, des expériences, de petites expériences, comme on dit, comme elle dit – comme elle disait. 

A propos de Claire Le Goff

Pratique théâtrale, mise en scène et écriture à Bastia, Compagnie Ghjuvanetta. Enseignement du français langue étrangère. Quelques publications : Mademoiselle Grelon (La Scène aux ados, Promotion théâtre, éditions Lansman, 2015), Des Miettes (recueil de nouvelles La Peau des autres, éditions La Passe du vent, 2015), Café de la Porte Dorée (recueil de nouvelles, concours Musanostra 2018), Contre le mur de pierre, Et sa désolation (recueil à venir, Musanostra 2020). Blog d'écriture en cours, Confiture d'épinards. Heureuse d'être parmi vous !

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