#L3 Il ne vient jamais personne

Il a frappé à sa porte, elle l’a invité à entrer, à boire le thé. Jamais elle n’aurait dû lui ouvrir. Son seul souhait, être tranquille, un vrai besoin de solitude. Depuis qu’elle a son sujet, sa seule envie est de commencer. Mais voilà, il est arrivé. Après le thé, l’apéro, l’eau-de-vie. Enfourchez une tige de violette et laissez-vous emporter au royaume des fées un soir d’hiver en été. Tranquillement, il s’est endormi sur le canapé. Renonçant à le réveiller, elle se couche tout habillée espérant retrouver son souffle après une bonne nuit de sommeil. Elle n’a pas dormi. Un bruit. Il doit être réveillé. Dans sa chambre il fait sombre les matins d’hiver en été. Elle se lève précipitamment, perd l’équilibre. Un bruit. Il se précipite, l’aide à se relever. Tout va bien, ils s’assoient sur le lit.

— C’est quoi ces deux tableaux ?
— Ils ont toujours été là.
— Au fait, c’est quoi votre prénom ? Je vais essayer de deviner.
— Très bien, si vous voulez jouer aux devinettes ça commence par un A et ça finit par un E.
— Pas facile, est-ce que je peux avoir au moins le nombre de lettres ?
— Dix
— Je vais chercher, mais en attendant je vous appelle comment ?
— Je n’en sais rien, comme vous voulez.
— Alors je vous appellerai Dilettre. Il lui épelle l’orthographe de son nouveau prénom : D I L E T T R E. Je vous mets au singulier. Pas de S.

Elle se lève, défroisse son pantalon, ajuste son pull, se passe la main dans les cheveux.

— Je vais préparer un café

Il se lève aussi, tout froissé, à l’intérieur, à l’extérieur. Drôle de soirée, beaucoup d’alcool, de brouillard. De quoi a-t-on bien pu parler ? Sûrement de sel, prétexte on ne peut plus original pour faire connaissance avec le voisinage. Mal à la tête, l’eau-de-vie du grand-père. Il s’attarde un instant devant les tableaux. Ils sont bizarres ces tableaux.

Le bruit du café qui coule la rassure, sifflement de son quotidien.

— Dilettre ?

— Dilettre ?

— Dilettre ? Pourquoi ne répondez-vous pas quand je vous appelle ? Vous avez déjà oublié ? Je vous ai baptisée Dilettre en attendant de trouver votre vrai prénom qui commence par un A, qui se termine par un E et qui a 10 lettres.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Rien, je ne veux rien, je voulais juste vous appeler. Il faut que vous vous habituiez à ce prénom « Intérimaire ». Vous savez ce que ça veut dire intérimaire : qui n’existe que par intérim. Et intérim : nom issu du latin intérim, qui signifie « pendant ce temps-là ». Ça veut dire qu’en attendant de trouver votre vrai prénom, pendant ce temps là de ma recherche, je vous appelle Dilettre.

Elle hausse les épaules, elle a effectivement oublié, n’a pas fait attention. La musique de nos vies nous échappe parfois en remplissant deux tasses de café.

— Dilettre, est-ce que je peux vous poser des questions ?
— Quelles questions ?
— Et bien pour m’aider à trouver.
— Essayez toujours, vous verrez bien si je vous réponds.

Elle ne se sentait plus vraiment d’humeur à jouer aux devinettes. Son agenda ne s’était pas rempli de ses activités habituelles. Ses livres ses compagnons de silence étaient restés à la page marquée. Ils l’attendaient. Un dans chaque pièce, à défaut de les ouvrir, elle les regarde, les côtoie se rappelle de l’histoire, des personnages. Elle les aime, s’oblige à se souvenir du nom des auteurs, des autrices. C’est une question de respect pour toutes ces pages écrites, ce chantier, car elle le sait, écrire c’est un chantier, un vrai tourment. La pensée, les doigts, le crayon. C’est un travail de l’aube où les mouvements se marient dans le silence, où les lettres de l’alphabet se mettent à danser. Elle devrait essayer d’écrire un alphabet, le punaiser au mur à côté du poster planisphère. Dès qu’il sera parti, elle ira à l’épicerie du village acheter du scotch pour rassembler 4 feuilles où elle écrira les 26 lettres de l’alphabet. Elles finiront bien par se fiancer avec le monde pour des rondes d’humanité où elle trouvera à se loger. Mais elle sait bien aussi qu’on peut vivre côte à côte sans jamais se rencontrer. Par la fenêtre, elle aperçoit les campanules géantes qui ont envahi le jardin. Le bleu domine le matin, le brouillard a renoncé.

Ils boivent leur café en silence perdus dans leurs pensées. Puis il se décide à partir. Le vent s’engouffre par la porte ouverte, la rosée du matin fait danser de joyeux lutins, elle frissonne, éclate de rire. Elle ne semble pas consciente de son regard. Il relève le col de son pull puis tranche l’air entre eux en agitant sa main d’un au revoir.

Consciente de ne pas être complètement dans cette proposition Faulkner, le principe Vardaman. Impossible de me libérer de cette idée de texte. Finalement, je le publie après bien des hésitations. Il faut avancer et tenter de rester dans le calendrier des propositions. Le déclic se fera sûrement plus tard ! Ça va se mettre en place comme nous le dit François

A propos de Marie Moscardini

Après une formation à Aleph en 2014, j'anime des ateliers d'écriture dans une petite ville de Saône et Loire. En apprentissage permanent je m'enrichis, je m'agrandis en participant depuis 2016 aux ateliers de François BON.

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