La grande et la petite

Au retour de la mère, la petite dans les bras, la grande n’a pas compris, n’a pas voulu comprendre. La grande n’avait rien vu ou fait semblant de rien, rien perçu du secret gardé sous les robes longues et les manteaux de laine. Quand la porte s’est ouverte sur la mère et la petite, et le père derrière, la grande a bondi hors de la maison en jetant à la cantonade “Je vais faire réparer ma poupée, moi, chez monsieur Groslaid, le docteur des jouets” avant de franchir la grille, de disparaître au coin de la rue. La rue, c’est la rue Michelet, qu’elle a arpentée, la grande, plus tard avec la poussette : promener la petite, croiser les voisins, les curieux avec leurs commentaires – toi tu es mignonne mais ta soeur elle est belle, qu’ils disaient les voisins quand ils les croisaient, la grande poussant la petite avec ses yeux tirés vers les tempes, coupe brune au carré, visage en forme de coeur, et elle se souvenait souvent, la grande, de ce qu’on lui disait quand elles étaient enfants, toi tu es mignonne mais ta soeur elle est belle, et qu’elle n’en était pas jalouse, et qu’elle en était fière, fière jusqu’à la fin de sa petite. La fin, c’était le mois dernier. On a su ça quand le téléphone a sonné : aujourd’hui, Tatie M. est morte ou peut-être hier, on ne sait pas. C’est pour ça que la petite y est allée, et nous aussi avec elle. Quand on est entrées dans la pièce tamisée, la grande était allongée dans un lit trop étroit, drap irisé sous les mains croisées, et on a mis tout bas une chanson triste et enlevée, avant que les hommes en noir ne viennent refermer la boîte, quatre planches de bois vissées, plaque dorée et deux dates sous le nom gravé. La petite a dit : on dirait une vieille dame, ce qu’elle n’avait jamais été malgré les âges et les années, malgré les drames, mais c’est un autre sujet. La grande s’en est allée, c’est pour ça que nous étions là avec la petite, toutes les deux avec la petite, moi sa grande et toi sa petite, une grande – une petite à l’infini, toutes les deux après elles qui se sont tant aimées, et tu sais comme moi ce que c’est, toi ma petite, ma plus que belle, et ton visage en forme de coeur.

A propos de Claire Le Goff

Après Paris, vit à Bastia. Y a ouvert un lieu d'ateliers de théâtre et d'écriture créative. Ecrit à ses heures perdues (gagnées). Publications : Mademoiselle Grelon (Théâtre. "La Scène aux ados", Editions Lansman, 2015), Des Miettes (Nouvelle. Recueil "La Peau des autres", Editions La Passe du vent, 2015), Café de la Porte Dorée (Concours Musanostra, 2019). De loin en loin, tient un blog : Confiture d'épinards - https://confituredepinards.wordpress.com/ Bienheureuse d'être parmi vous !

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